Le sapin, arbre multifonctionnel, est présent dans les paysages, les vies et les imaginaires des habitants des régions de l'Est de la France depuis les périodes antiques. Pline l'Ancien (23-79 ap. JC) longtemps en poste en tant qu'officier de cavalerie en Rhénanie inférieure cite "le Massif Vosgien parmi les régions du monde romain où les sapins sont les plus estimés".
Au moment même où presque tous les arbres sont dépouillés de leurs feuilles, le sapin cet arbre toujours vert entre quant à lui dans une période d'intense présence et est ainsi devenu au fil du temps un élément indispensable des coutumes de l'Avent et de Noël : un élément sauvage introduit quelques jours dans le coeur d'une maison.
A Rougemont-le-Château au pied du Ballon d'Alsace le coutumier de la paroisse de Phaffans mentionne dès 1340, que :" Le maître ou le marguillier de l'église doit avoir à Noël de chaque année, un arbre de la forêt." nous apprend l'’historien Georges Bischoff qui a également découvert dans les comptes de l’Œuvre Notre-Dame, à Strasbourg, une mention datant de 1492. Il y est indiqué que l’Œuvre Notre-Dame achète pour deux gulden : "neuf sapins pour les neuf paroisses de la ville pour accueillir la nouvelle année". Le sapin semble alors davantage lié au Nouvel An qu’à Noël. Ce qui renvoie à la tradition romaine de décorer sa maison avec des branches de sapin en l’honneur du dieu Janus qui présidait au commencement de toutes choses, dont le nom a donné « janvier ».

Au Moyen Âge, la chrétienté s’est appropriée l'ancienne tradition romaine en plaçant des sapins et non plus des branches sur les parvis ou dans les chœurs des églises. Les sapins faisaient alors office de décor pour les mystères, des petites pièces théâtralisées. Ces sapins étaient ornés de pommes pour rappeler le péché originel et d’hosties figurant la rédemption permise par le sacrifice de Jésus.
![Vo[n] dem hochgelerten Doctor Keisersperg die er nent die blatre[n] am mund davo[n] er .xxix. predige[n] vn[d] leere[n] gethon hat., Straßburg, Grieninger, 1518 Geiler von Kaysersberg 1445-1510, München, Bayerische Staatsbibliothek](https://image.jimcdn.com/app/cms/image/transf/dimension=700x10000:format=jpg/path/s995443e6a59aa7d1/image/ie654c908ad6ef678/version/1764490765/image.jpg)
L’imaginaire du sapin « symbole de la perfection » transite par le rôle que lui assigne l’iconographie chrétienne. Le frontispice de l’édition de l’Alphabet du prédicateur Geiler de Kaysersberg publié en 1518 à Strasbourg s’ouvre sur l’image d’un tronc vertical dont les ramures portent les vingt-trois lettres en usage à l’époque.
Je vous recommande la lecture de l'article de Georges Bischoff, "Vert et chrétien, tricolore et laïc, Les racines alsaciennes du sapin de Noël" in Actes de la Journée d'études "Autour de l'arbre de Noël : Mentions, traditions et symboles dans le Rhin Supérieur et au-delà", Sélestat, Bibliothèque Humaniste, 2024, pp 41-66
A partir du XVe siècle, les sapins sont également placés dans les poêles des corporations. On commence à les décorer avec des roses en papier ou des fines feuilles de métal travaillées. Cet usage se répand très vite dans de nombreux foyers et il devient rapidement nécessaire de protéger la ressource. Une mention dans un livre de compte de la Ville de Sélestat en date du 21 décembre 1521 indique qu’il fallait payer 4 schillings aux gardes forestiers pour la surveillance de la coupe des sapins.
Au XVIIIe siècle, apparaissent sur les sapins de Noël des noix dorées ou des petits pains d’épices. Le sapin n’était pas, comme aujourd’hui, posé au sol, il était suspendu par sa branche sommitale dans la pièce à vivre de la maison, pour protéger ses décorations de l’appétit des rongeurs. La plus ancienne représentation que l’on connaisse d’un tel sapin suspendu est une gravure du Strasbourgeois Benjamin Zix (1772-1811), Er schloft, datée de 1806 et conservée au Cabinet des estampes et des dessins de Strasbourg.

En 1785, la baronne d'Oberkirch, raconte dans ses Mémoires la cérémonie telle qu'elle se déroule à Strasbourg : "1785. - Nous passâmes l'hiver à Strasbourg, et à l'époque de Noël nous allâmes, comme de coutume, au Christkindelsmarckt. Cette foire, qui est destinée aux enfants, se tient pendant la semaine qui précède Noël et dure jusqu'à minuit ; elle a lieu près de la cathédrale, du côté du palais épiscopal, sur une place qu'on nomme le Frohnhof. Le grand jour arrive, on prépare dans chaque maison le Thannenbaum, le sapin couvert de bougies et de bonbons, avec une grande illumination; on attend la visite du Christkindel (le petit Jésus), qui doit récompenser les bons petits enfants; mais on craint aussi le Hanstrapp, qui doit chercher et punir les enfants désobéissants et méchants.Le Christkindel parait toujours et les cadeaux aussi; souvent on entend la voix rude et sévère de Hanstrapp, qui paraît même quelquefois armé d'un martinet, et vêtu de rouge et de noir comme Satan."

A partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, le sapin descend au sol. Une gravure de 1840 le représente entouré d'une petite palissade figurant l'enclos du paradis. L'usage veut qu'on imprime des images brillantes en relief, à coller sur des sujets en sucre, en chocolat ou en pain d'épices. Puis apparaissent, fin XIXe siècle, les figurines, angelots, guirlandes ou étoiles en métal, noix soufflées et glaçons artificiels en verre, les cheveux d'anges et les boules en verre soufflé soit tout l'arsenal d'aujourd'hui.

Pas de Noël alsacien sans la chanson "O Tannenbaum". La version la plus célèbre est basée sur un chant traditionnel allemand attesté depuis le XVIe siècle. Remanié en 1824 par Ernst Anschütz, organiste et professeur à Leipzig, il connaît une grande diffusion pendant le XIXe siècle notamment aux États-Unis. De nombreux immigrés de langue germanique ont emporté dans leurs bagages leurs traditions, et notamment leurs chants. « O Tannenbaum » .
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Wie treu sind deine Blätter.
Du grünst nicht nur zur Sommerzeit,
Nein auch im Winter wenn es schneit.
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Wie grün sind deine Blätter !
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Du kannst mir sehr gefallen!
Wie oft hat schon zur Winterszeit
Ein Baum von dir mich hoch erfreut !
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Du kannst mir sehr gefallen !
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Dein Kleid will mich was lehren:
Die Hoffnung und Beständigkeit
Gibt Mut und Kraft zu jeder Zeit !
O Tannenbaum, O Tannenbaum,
Dein Kleid will mich was lehren.

En France, c’est sous le Second Empire que ce chant est traduit et devient "Mon beau sapin". En 1856, Laurent Delcasso (1797-1887), recteur de l’académie de Strasbourg, en publie une version dans un recueil de chants allemands. Il s’accompagne alors d’une partition qui est l’œuvre de Pierre Gross (1823-1867), maître adjoint à l’école normale de Strasbourg. Il se popularise en France après 1870 lorsque les Alsaciens immigrent en France et propagent la tradition du sapin de Noël.
Mon beau sapin, roi des forêts,
Que j’aime ta verdure !
Quand, par l’hiver, bois et guérets,
Sont dépouillés de leurs attraits,
Mon beau sapin, roi des forêts,
Tu gardes ta parure.
Toi que Noël planta chez nous,
Au saint anniversaire !
Joli sapin, comme ils sont doux,
Et tes bonbons et tes joujoux !
Toi que Noël planta chez nous,
Tout brillant de lumière.
Mon beau sapin, tes verts sommets,
Et leur fidèle ombrage,
De la foi qui ne ment jamais,
De la constance et de la paix,
Mon beau sapin, tes verts sommets
M’offrent la douce image.
“Le sapin de Noël restructure l’espace pour préparer – et conjurer – le retour cyclique des esprits de l’au-delà. Il métamorphose l’intérieur familial moderne en forêt frémissante d’inconnu”.
Claude Lévi-Strauss
Je vous invite également à lire le magnifique texte de Michel Eltchaninoff publié le 17 décembre 2024 dans Philosophie Magazine: "Comprendre enfin le sapin de Noël… avec Merleau-Ponty, Barthes et Lévi-Strauss"
lien : https://www.philomag.com/articles/comprendre-enfin-le-sapin-de-noel-avec-merleau-ponty-barthes-et-levi-strauss?amp
Si vous souhaitez en savoir plus sur les traditions de Noël en Alsace, je vous propose des visites guidées thématiques.
Informations sur l'auteur
fondatrice de Chemins Bio en Alsace , guide-conférencière nationale diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, je vous propose mes services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.
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