Au XVIIIᵉ siècle, Colmar ne se contente pas d’être une ville prospère : elle devient un carrefour d’idées. Au centre de cette effervescence intellectuelle, une figure singulière : Théophile Conrad Pfeffel. Écrivain, pédagogue, passeur entre deux cultures, il incarne à lui seul l’esprit des Lumières en Alsace.

Un enfant de Colmar devenu figure de l’Aufklärung
Né à Colmar en 1736 dans une famille protestante, Pfeffel grandit dans un territoire à la croisée des mondes français et allemand. Il poursuit ses études en Allemagne, où il est profondément marqué par la pensée du philosophe Christian Wolff, figure majeure de la rationalité moderne.
La cécité l’oblige à interrompre son parcours académique. Mais loin de le freiner, cette épreuve oriente définitivement sa vie vers la littérature.
Écrivain d’expression allemande, sujet du roi de France, Pfeffel devient un médiateur culturel d’exception. Sa plume est prolifique : plus d’un millier de textes — fables, poèmes, traductions, articles, correspondances. Il introduit en Allemagne la fable satirique et politique, modernise le genre, lui donne une portée morale et sociale. Chez lui, l’esprit critique ne sépare jamais la raison du cœur.
Éduquer pour émanciper : l’Académie militaire de Colmar
En 1773, fidèle aux idéaux des Lumières, Pfeffel passe de la théorie à l’action. Il fonde à Colmar une école novatrice : l’Académie militaire. Pour créer son école, Pfeffel s'inspire des principes pédagogiques de l'Allemand Basedow, lequel est influencé par Rousseau, et du baron Salis Marschlin qui dirige un établissement d'éducation dans les Grisons selon la pédagogie de Basedow.
Son objectif ? Offrir une formation aux jeunes protestants de 10 à 14 ans, souvent exclus des études supérieures. En vingt ans, plus de 300 élèves — principalement suisses et allemands — y sont formés. L’établissement attire également près de 2 000 visiteurs venus de toute l’Europe, jusqu’en Suède et en Russie. L’enseignement y est audacieux pour l’époque.
- développement du jugement personnel
- apprentissage de l’autonomie morale
- alliance de la religion et de la philosophie
- formation du caractère autant que de l’esprit
On n’y apprend pas seulement à obéir, mais à se gouverner soi-même. Une révolution pédagogique avant l’heure. En 1781, Pfeffel définira ainsi son école : « Notre établissement n'est pas une école d´élite pour des soldats ou des commerçants, mais une pépinière pour tous ceux qui veulent émerger du vulgaire. »

Des salons d’idées à l’alsacienne
Pfeffel ne s’arrête pas à l’éducation des jeunes. Il veut aussi nourrir le débat public.
En 1770, il fonde à Colmar une Société de lecture (Lesegesellschaft). Puis, en 1785, la Tabagie littéraire. À l’image des salons parisiens, ces cercles deviennent des lieux d’échanges intellectuels intenses.
On y débat de philosophie, de politique, de morale. On y lit, on y critique, on y confronte les idées. Pasteurs, juristes du Conseil souverain, négociants, militaires, membres de la loge maçonnique colmarienne : toute l’élite locale s’y retrouve.
La Tabagie littéraire va encore plus loin : elle accueille catholiques et protestants sans distinction. Dans une région marquée par les fractures confessionnelles, ce geste est fort. Ici, la tolérance n’est pas un slogan, c’est une pratique.
À la veille de la Révolution française, ces sociétés contribuent à façonner une véritable culture politique locale.

Un Européen avant l’heure
Pfeffel est profondément alsacien — et résolument européen.
Il traduit le théâtre français en allemand. Il fait connaître des récits allemands au public francophone. Il écrit majoritairement en allemand tout en appartenant au royaume de France. Toute sa vie, il circule entre les langues, les idées, les sensibilités.
Son œuvre témoigne d’un idéal :
- la liberté fondée sur la vertu et le mérite,
- l’émancipation par le savoir,
- la tolérance comme principe de civilisation.
En cela, il incarne parfaitement l’esprit des Lumières européennes.

Pourquoi redécouvrir Pfeffel aujourd’hui ?
- Parce qu’il rappelle que l’Alsace a toujours été un territoire de dialogue.
- Parce qu’il montre que l’éducation est un levier d’émancipation.
- Parce qu’il prouve que la culture peut relier plutôt que diviser.
Marcher dans les rues de Colmar, c’est aussi marcher dans les pas de Pfeffel — ceux d’un homme qui croyait profondément au pouvoir des idées pour transformer le monde.
Et si les Lumières n’étaient pas seulement un siècle, mais une attitude ? Venez, suivez-moi, je vous emmène découvrir cette histoire lors d’une visite guidée ( sur demande- toute l’année)
Sources :
- Gabriel BRAUENER, Pfeffel l’Européen, esprit français et culture allemande en Alsace au siècle des Lumières, Editions la Nuée Bleue, 1994
- Théophile Conrad Pfeffel, Européen avant la lettre, catalogue de l'exposition organisée au Musée Unterlinden , Colmar, 1987
- Théophile Conrad Pfeffel, le passeur de culture, Collection Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809) https://www.litteraturesque.fr/fonds/theophile-conrad-pfeffel/#galerie-5
- Emil Erne: "Société helvétique", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 05.12.2007, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016429/2007-12-05/
- Hermann Wichers: "Sarasin, Jakob", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 24.01.2011, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/029170/2011-01-24
Caroline CLAUDE-BRONNER fondatrice de Chemins Bio en Alsace , guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, vous propose ses services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.



