La fastueuse année 1521 à Kaysersberg l'Impériale

Il y a 500 ans, l'argent coulait à flots à Kaysersberg. Je vous propose un parcours  qui nous fera comprendre le contexte de cette année 1521 particulièrement fastueuse. Suivez la guide ...

Les maisons jumelles que le richissime entrepreneur des mines Reinhard Wid a fait construire dans la rue principale de Kaysersberg en 1521
Les maisons jumelles que le richissime entrepreneur des mines Reinhard Wid a fait construire dans la rue principale de Kaysersberg en 1521

A partir de 1516, la ville de Kaysersberg va occuper une place géostratégique de première importance entre le Saint Empire et le Duché de Lorraine et devenir durant quelques années la tour de contrôle des mines d'argent situées de l'autre côté des cols du Bonhomme et des Bagenelles. La cité impériale va ainsi accueillir deux des plus riches entrepreneurs des mines de l'Empire : Conrad Bolsnitzer et Reinhard Wyd et connaître une de ses périodes les plus fastes au niveau architectural et artistique.

Les dessins de Heinrich Gross réalisés à l'attention du Duc de Lorraine venant visiter ses mines à La Croix-aux-Mines en 1529 constituent un inestimable témoignage de la fièvre de l'argent qu'a connu le Massif Vosgien au début du XVIe siècle.
Les dessins de Heinrich Gross réalisés à l'attention du Duc de Lorraine venant visiter ses mines à La Croix-aux-Mines en 1529 constituent un inestimable témoignage de la fièvre de l'argent qu'a connu le Massif Vosgien au début du XVIe siècle.

En 1517, l’empereur Maximilien Ier accorde la prévôté impériale (Reichsvogtei) de Kaysersberg au très riche et influent entrepreneur des mines d'argent des Vosges Conrad Bolsnitzer moyennant un capital de 2 140 florins, réévalué peu après de 500 florins. L'historien, Georges Bischoff, nous présente Bolsnitzer comme un personnage flamboyant : "Considéré par ses contemporains comme un destin exceptionnel, surnommé Conrad le Riche après avoir été Conrad le Pauvre. Bolsnitzer se distingua par son mécénat artistique". La fonction prestigieuse de prévôt impérial qui lui a été accordée répondait à des circonstances nouvelles survenues à la suite de la Guerre des Mines de 1516 lors de laquelle le comte Gangolphe de Geroldseck, encouragé par l'empereur Maximilien Ier et soutenu par Henry VIII d’Angleterre avait fait irruption dans le duché de Lorraine, à la fois pour assurer la domination des Habsbourg sur le bassin minier et pour réaliser un glacis militaire dans les Vosges, en réponse à la victoire française de Marignan. Fidèle de l’empereur tout en était utile à Antoine de Lorraine, Bolsnitzer incarnait la concorde retrouvée à la suite du traité de Haguenau de Novembre 1516 qui neutralisait le Massif Vosgien pendant dix ans. Suite au décès de Bolsnitzer, la prévôté impériale est attribuée en 1520 au conseiller impérial Jérôme Brunner.

Les dessins de Heinrich Gross réalisés à l'attention du Duc de Lorraine venant visiter ses mines à La Croix-aux-Mines en 1529 constituent un inestimable témoignage de la fièvre de l'argent qu'a connu le Massif Vosgien au début du XVIe siècle.
Les dessins de Heinrich Gross réalisés à l'attention du Duc de Lorraine venant visiter ses mines à La Croix-aux-Mines en 1529 constituent un inestimable témoignage de la fièvre de l'argent qu'a connu le Massif Vosgien au début du XVIe siècle.

1521 est une année particulièrement faste à Kaysersberg. 

C'est l'année ou l'associé de Bolsnitzer, Reinhard Wid ou Wyd se fait construire les célèbres maisons jumelles dans la rue principale. Ce riche patricien originaire de Colmar et propriétaire de mines d’argent à La Croix-aux-Mines vient de devenir  bourgeois de Kaysersberg par son mariage en 1518 avec Maria Burckhart. Les deux magnifiques maisons que Reinhard Wid a fait bâtir témoignent encore aujourd'hui de sa fortune et de sa grande ambition. 

Bolsnitzer et Wyd vont très sûrement contribuer au mécénat artistique de la cité et permettre au Magistrat de réaliser ses projets d'embellissement. 

Le magnifique retable de la Passion (1518-1521) que l'on peut aujourd'hui encore contempler dans le choeur de l'église Sainte-Croix de Kaysersberg.
Le magnifique retable de la Passion (1518-1521) que l'on peut aujourd'hui encore contempler dans le choeur de l'église Sainte-Croix de Kaysersberg.

C'est en 1521 qu'est achevé, le retable de la Passion de l'église Ste-Croix de Kaysersberg qui compte parmi les chefs d'oeuvre de la Renaissance du Rhin Supérieur. Exécutées par Hans Bongart et son atelier de Colmar entre 1518 et 1521, les différentes scènes sont travaillées en bas-relief, en haut-relief ou en ronde bosse. Autour d'un panneau central qui représente une crucifixion, quatorze reliefs dorés et polychromes relatent la passion du Christ depuis son entrée à Jérusalem jusqu'à sa Résurrection. Le retable est couronné de 3 statues : l'impératrice Hélène devenue Sainte Hélène, encadrée de Saint Christophe et Sainte Marguerite. Sur le revers du retable, 4 tableaux de Matthias Wuest datés de 1621 racontent l'histoire de l'Invention de la Sainte-Croix : le songe de l'Empereur Constantin avant sa bataille contre Maxence, sa mère, Sainte Hélène, à la recherche de la vraie croix, l'identification de la vraie croix, la restitution à Jérusalem de la croix par l'empereur Héraclius.

Le Retable a été commandé en 1518, par le Magistrat de Kaysersberg, au sculpteur "Hans". La lettre de commande contenait un devis très précis soit un crucifix et 4 scènes de la Passion, des volets, chacun avec 4 scènes de la Passion en bas-relief, une prédelle avec le Christ et 12 apôtres en bustes et 3 statues debout de sainte Hélène, saint Christophe et sainte Marguerite, le tout pour 180 florins.

Le sculpteur du retable est à nouveau cité dans un document en 1521 de façon plus précise cette fois. L'auteur du document précise qu'il s'agit de "Maître Hans sculpteur à Colmar". Cette mention a permis l’identification incontestable du sculpteur Hans Bongart attesté à Colmar de 1511 à 1549.

Détail du magnifique retable de la Passion (1518-1521) que l'on peut aujourd'hui encore contempler dans le choeur de l'église Sainte-Croix de Kaysersberg.
Détail du magnifique retable de la Passion (1518-1521) que l'on peut aujourd'hui encore contempler dans le choeur de l'église Sainte-Croix de Kaysersberg.

Le retable n’est pas la seule création kaysersbergeoise de Hans Bongart. La croix dite de la Peste, datée de 1511, lui est également attribuée. L’original est conservée au musée lapidaire derrière l’église et la copie se dresse près de la médiathèque. Hans Bongart aurait également conçu le grand Christ en croix aujourd'hui visible au cimetière de l’Erlenbad (1511). 

L’on ne sait pas grand-chose de Hans Bongart sinon que sa maison et son atelier étaient situés rue des Juifs à Colmar (l’actuelle rue Berthe-Molly), à côté de la synagogue. Le sculpteur a vendu sa propriété en 1546 et est mort trois ans après en 1549.

Le Retable de la Passion de l'église Ste-Croix de Kaysersberg est marquée par des influences diverses et prestigieuses. Les compositions sont largement inspirées des gravures de Martin Schongauer.
Le Retable de la Passion de l'église Ste-Croix de Kaysersberg est marquée par des influences diverses et prestigieuses. Les compositions sont largement inspirées des gravures de Martin Schongauer.

Le Retable de la Passion de l'église Ste-Croix de Kaysersberg est marquée par des influences diverses et prestigieuses. Les compositions sont largement inspirées des gravures de Martin Schongauer. Les sculptures du couronnement rappellent la sculpture strasbourgeoise de la fin du 15e siècle. Le réalisme des bustes de la prédelle est dans la tradition de Nicolas de Haguenau. Les personnages masculins rappellent l'art du sculpteur bâlois contemporain, Martin Hoffmann.Le thème de la passion est fréquent dans la peinture et la gravure depuis le Moyen Âge. Les sculpteurs s'inspirant voir copiant les nombreuses illustrations en circulation.

Les personnages principaux

Sainte Hélène portant la Croix, mère de l'Empereur Constantin est reconnue comme ayant "inventé" la Sainte Croix, c'est à dire ayant fait procéder aux fouilles permettant de retrouver la Croix du Christ vers 326 à Jérusalem. L'église paroissiale de Kaysersberg date de 1230, elle est dédiée à l'origine à la Vierge et dite sous le patronage de "L'Invention de la Sainte-Croix" depuis le début du XVe siècle.

Saint Christophe, exalte la puissance du Christ ressuscité. Christophe dérive des mots grecs Khristos (Christ) et phorein (porter), c'est-à-dire celui qui porte le Christ, en allusion à un géant légendaire initialement nommé « Réprouvé » qui aurait aidé l'enfant Jésus à traverser une rivière. Encore au XVIe siècle, il passait pour mettre à l'abri des maladies quiconque voyait sa statue. La présence de Sainte Marguerite reste une égnime. Cette sainte légendaire morte vers 305 se serait convertie au christianisme et aurait fait vœu de virginité. Subissant les avances du gouverneur romain « Olybrius », elle refuse de céder et d'abjurer sa foi. La légende dorée veut qu'elle fut alors avalée par un monstre, dont elle transperça miraculeusement le ventre pour en sortir indemne au moyen d'une croix. C'est pourquoi on la représente généralement « accompagnée d'un dragon ». Pour Jacques de Voragine dans la Légende dorée, elle aurait piétiné et vaincu le dragon symbolisant le diable et le paganisme. 

De nombreuses restaurations

Le retable a connu une première restauration en 1621 par le peintre Mathias Wuest qui fut chargé de polychromer, de dorer et de réparer ce qui était cassé. Wuest fût également chargé par le Magistrat de Kaysersberg de peindre avec des "bonnes et durables couleurs" l'histoire de la sainte Croix et la Salutation angélique au revers. L'ensemble devant être conforme aux demandes et donner satisfaction. L'artiste devant recevoir pour ce travail 600 livres et 300 litres de vin. Les ateliers Klem de Colmar procèdent à des restaurations et à de nombreuses modifications structurelles en 1883 et 1900. Le retable sera mis en sécurité dans une chapelle adjacente lors des combats de la Libération en 1944/1945. Remis en place, il est alors particulièrement éprouvé par le temps et est en mauvais état. Le Chef d'oeuvre de Hans Bongart sera classée Monument Historique en 1967 et bénéficiera d'une restauration à la fin des années 1960 pour retrouver tout son éclat.

1521 est également l'année où Hans Bongart sculpte la fontaine Constantin. Il s’agit là-aussi d’une commande du Magistrat qui a choisi d'orner la place de l'église de cette très belle sculpture représentant Constantin le Grand (280 - 337) le premier empereur chrétien. 

Kaysersberg, Fontaine Constantin - 1936 - Fonds Blumer 8 Z 1310 - Archives de la Ville et de l'Eurométropole de Strasbourg
Kaysersberg, Fontaine Constantin - 1936 - Fonds Blumer 8 Z 1310 - Archives de la Ville et de l'Eurométropole de Strasbourg

Il est intéressant de remarquer qu'à partir de l'année 1521, les Habsbourg successeurs lointains de Constantin à la tête du Saint Empire Romain Germanique se revendiquent chefs de file de la Chrétienté en lutte contre les Ottomans. Soliman le Magnifique vient de gagner la bataille de Belgrade et ses troupes sont aux portes de l’Autriche. Le jeune Charles Quint tout juste couronné Empereur souhaite en effet mobiliser ses troupes contre le « danger turc ». 

La fontaine Constantin de Kaysersberg (1521) a été sculptée il y a 500 ans dans un bloc de grès jaune de Rouffach par le sculpteur colmarien Hans Bongart.
La fontaine Constantin de Kaysersberg (1521) a été sculptée il y a 500 ans dans un bloc de grès jaune de Rouffach par le sculpteur colmarien Hans Bongart.

Le choix de la figure de Constantin Ier pour orner la fontaine de la place de l'église de Kaysersberg, siège du pouvoir impérial est donc clairement politique. En effet, l'Empereur Constantin issu d'une lignée de militaires, apparaît comme un des plus importants empereurs romains, avec César et Auguste. Trois siècles après eux, il a donné une nouvelle jeunesse à l'Empire tout en le réorientant vers une religion nouvelle, le christianisme. Le fait que les mêmes attentes reposent alors sur les épaules de son lointain héritier Charles Quint a du jouer un rôle dans le choix du Magistrat. 

Portrait du jeune Charles Quint par Marco Calabrese (1519).
Portrait du jeune Charles Quint par Marco Calabrese (1519).

Kaysersberg l'Impériale avait donc coché toutes les cases au cours de l'année 1521. Tant sa position géostratégique que le contexte économique et politique ont permis au Magistrat de la ville de tirer son épingle du jeu et de concrétiser artistiquement le nouveau statut de la cité. Nous en bénéficions encore aujourd'hui pour notre plus grand plaisir. 

 

Si la période historique traitée vous intéresse, je vous recommande la lecture de deux ouvrages de référence écrits par l'éminent historien médiéviste spécialiste de l'Alsace et de l'Allemagne médiévale, le Professeur Francis Rapp décédé en Mars 2020 : "Le Saint Empire romain germanique d'Otton le Grand à Charles Quint" et "Maximilien d'Autriche".  

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Informations sur l'auteur

Caroline CLAUDE-BRONNER

fondatrice de Chemins Bio en Alsace , guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, vous propose ses services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.

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