En Alsace, la cigogne blanche n’est pas qu’un oiseau : c’est une légende vivante. Avec ses ailes majestueuses et son bec écarlate, elle symbolise à la fois la naissance, la résilience de la nature et l’attachement profond des Alsaciens à leur terre. Disparue dans les années 1970, elle a accompli un retour spectaculaire, s’imposant comme l’emblème d’une région où tradition et biodiversité ne font qu’un. Découvrez l’histoire fascinante de cet oiseau, entre mythes ancestraux et succès écologique.

Une étymologie riche de sens
Le nom scientifique de la cigogne blanche, Ciconia ciconia, lui a été attribué par Carl von Linné en 1758. Il puise ses racines dans le latin cannere, qui signifie "chanter", en référence au "claquettement" caractéristique de son bec. En allemand, le mot Storch évoque la raideur de cet échassier élégant.
Saviez-vous que les géraniums, fleurs emblématiques d’Alsace, portent le nom scientifique de Pélargonium ? Les botanistes ont choisi ce terme en raison de la ressemblance de leur fruit avec la tête d’une cigogne.

Un mythe "européen"
Chez les Grecs, la cigogne — appelée Pelargos — incarnait la piété filiale : on croyait qu’elle nourrissait ses parents âgés. Dans la mythologie germanique, elle devenait la messagère de la déesse Holda, guide des âmes entre la mort et la renaissance. Une légende tenace en a fait l’ambassadrice des nouveau-nés : depuis des siècles, on dit qu’elle apporte les bébés aux familles qui les attendent avec impatience. Un symbole universel de vie et de renouveau.
Une croyance médiévale voudrait qu'une cigogne ait volé autour de Jésus lors de sa crucifixion. Elle serait ainsi devenue un symbole de résurrection, de régénération. C’est ainsi qu’une cigogne qui volerait au-dessus d’une maison ou y construirait son nid serait annonciatrice d’une future naissance. Elle deviendrait ainsi un porte-bonheur dans presque tous les domaines : fécondité et fidélité, mais aussi richesse, santé, protection contre la foudre, bénédiction de la ville entière où elle a élu domicile...Cette quantité de vertus lui a sans doute été attribué dans les siècles passés parce qu'elle débarrassait les champs et marécages des serpents et d'autres animaux peu appréciés par les habitants.

Un bel oiseau ambigu
La cigogne est cependant également considérée comme jalouse et violente. Dans un article intitulé, "Pieuse et fidèle, immonde et féroce... les visages médiévaux de la cigogne", Jacques Berlioz, archiviste paléographe et directeur de recherche au CNRS, spécialiste des rapports entre l'homme et l'animal au Moyen Age, qualifie la cigogne de "bel oiseau ambigu".
Un oiseau symbole
En Alsace, avant 1870 coexistaient deux représentations de la cigogne. Celui des Kinderbrunnen (littéralement des "puits à enfants") d'où les cigognes tireraient les âmes des nouveaux-nés et celui, plus connu, du nourrisson apporté par une cigogne le tenant dans son bec. Après avoir passé commande, la future maman doit mettre quelques morceaux de sucre sur le rebord de la fenêtre pour attirer la cigogne. L'oiseau va alors chercher le bambin auprès d'une source ou d'une mare, là où les lutins ramènent des profondeurs de la terre les âmes tombées du ciel avec la pluie, et réincarnées en nouveau-nés.
- Lire : Philippe Arnold (dir.), Cigognes, le grand livre d’un oiseau symbole, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1992.
Les récupérations identitaires du thème de la cigogne apparurent après 1870 en Alsace.
Très rapidement la cigogne devient le symbole de l'espérance du "retour au nid." Ainsi, l'oeuvre intitulée "1883 - AB- Tristes... jours... fidèles au nid" qui est une huile sur toile réalisée par Auguste Bartholdi, le créateur de la statue de la Liberté en 1883, déroute et surprend. En effet, cette cigogne dans son nid, se détache de l’ensemble des œuvres de l'artiste. Sur la gauche, les armes de Colmar sont ornées, non de la massue d'armes étoilée habituelle, mais d’une lance, évocation discrète de la résistance. La ville de Colmar peinte en détail est reconnaissable, toit après toit, cheminée après cheminée et le paysage s'étend jusqu'à Ribeauvillé, cité natale de Charlotte Beysser, la mère du sculpteur. Cet étrange tableau qui ne répond à aucun genre académique, se situe entre l’illustration, le paysage et la peinture de genre, est teinté d’une ironie mêlée de tristesse, endeuillée par la perte de la "petite patrie".

La Cigogne devient une image « carte postale » de l’Alsace
Hansi utilisa abondamment la cigogne pour symboliser la revanche des pro-Français. C’est ce dernier qui propulse définitivement la cigogne au panthéon identitaire et touristique alsacien. Un phénomène de "cartepostalisation" qui s'amplifia à partir des années 1960. Mon maître en histoire, le professeur Georges Bischoff, invente dans les années 1990 la formule des « 5 C » (cathédrale, colombage, coiffe, choucroute, cigogne), égratignant au passage les comportements « identitaires » douteux ou la « pensée unique » opportuniste qui deviennent des marqueurs identitaires de la région, déclinés à l'infini pour vendre l’Alsace éternelle.
- Lire : Laurent Zimmermann, « Bec et ongles contre l’extinction : une approche géohistorique et géopolitique de la cohabitation entre hommes et cigognes blanches en Alsace », Revue du Rhin supérieur, 4 | 2022, 133-151.

Au fil des siècles, l'image de la cigogne est devenue un véritable emblème pour l'Alsace. Mais la cigogne c'est aussi le symbole d'un environnement de qualité et d'une ré-introduction réussie.
- Apparence : Grande (1 à 1,15 m), noire et blanche, avec des pattes rouges interminables et un bec en forme de poignard.
- Comportement : Vit en colonies, migre vers le bassin méditerranéen entre août et février, et aime la proximité des humains.
- Alimentation : Se nourrit de vers, insectes, petits vertébrés et, malheureusement, parfois de déchets sur les décharges.
- Nidification : Construit des nids imposants (jusqu’à 2 m de diamètre !) sur les toits, pylônes ou arbres.
La cigogne blanche est un oiseau de milieux ouverts. Elle fréquente volontiers les zones marécageuses et les prairies humides. On la trouve également dans les pâturages et les zones de cultures. La cigogne blanche est carnivore. Dans les marais, elle se nourrit d’amphibiens et de divers petits animaux aquatiques. Dans les champs ou les prairies, elle capture des vers, des insectes, des larves et des micro-mammifères. Elle se nourrit également volontiers de déchets divers sur les décharges publiques, ce qui n'est pas sans danger.
En Alsace, la cigogne est liée traditionnellement au périmètre des rieds, vastes prairies humides de la vallée rhénane ainsi qu'aux zones humides des vallées.
La cigogne blanche apprécie de vivre à proximité des hommes. C'est pourquoi, la plupart des nids de cigognes sont construits sur des bâtiments (clochers, tours, toits pointus...) mais d’autres supports peuvent être utilisés (pylônes électriques, arbres...). Les nids de cigogne sont constitués d’amas de branchages, de terre, d’herbes sèches et de matériaux divers. Les cigognes rechargent systématiquement les anciens nids, si bien que certains vieux nids peuvent atteindre 2 mètres de diamètre et un poids impressionnant de plusieurs centaines de kilos. Au fil des siècles, de nombreuses structures solides ont étés installés par les hommes afin de stabiliser les structures et d'éviter les accidents.

Championnes du vol plané et grandes migratrices, les cigognes possèdent deux larges ailes terminées par douze rémiges robustes. Portées par l'air chaud des courants thermiques, elles peuvent monter en spirale jusqu'à 4 500 mètres d'altitude puis voyager sans effort sur de très longues distances.
Les cigognes sont pratiquement muettes. C'est pourquoi elles se manifestent de façon singulière par des claquements de bec pour saluer leurs partenaires ou pour défendre leur nid.

La cigogne blanche fait partie des espèces protégées. Elle est classée comme « Espèce patrimoniale » sur la liste rouge des oiseaux nicheurs d’Alsace et a failli disparaitre dans les années 1970. Les premiers recensements de cigognes en Alsace remontent aux années 1930. Environ 150 nids sont dénombrés à cette époque-là. Les effectifs chutent ensuite fortement à partir de 1960 et atteignent un minimum de 9 couples en 1974. Des opérations de réintroduction avec la technique des «enclos» sont engagées au début des années 1970 par quelques pionniers et produisent rapidement leurs premiers résultats. La population remonte à 20 couples en 1980, puis 24 en 1985. Avec la création de l’APRECIA (Association Pour la Réintroduction des Cigognes en Alsace) en 1983 (devenue APRECIAL par la suite), de nouveaux enclos sont mis en place dans le Haut-Rhin et les effectifs explosent : 79 couples en 1990, 162 en 1995, 255 en 2000, 368 en 2004, 414 en 2007, 900 en 2014. Une totale réussite. Pour éviter que la cigogne blanche ne devienne trop dépendante de l'homme et pour favoriser un développement équilibré de l'espèce, la LPO Alsace a demandé une pause dans la politique de renforcement des populations. L’association pour la protection et la réintroduction des cigognes en Alsace Lorraine (Aprecial) a été dissoute en juin 2016 après avoir atteint ses objectifs.
Cependant, de nombreuses menaces pèsent encore sur les cigognes. Des oiseaux sont parfois tués au cours de la migration ou dans les zones d’hivernage. D’autres s’électrocutent sur des lignes de moyenne tension ou percutent des câbles aériens.
Afin que les cigognes puissent trouver des milieux favorables à leur existence en Alsace et lors de leur migration, il est fondamental de préserver et de développer des espaces de vie de qualité (prairies, zones humides...). Il est également important de limiter la propagation des déchets plastiques, afin que ces magnifiques échassiers se retrouvent dans les prés fraîchement fauchés à la recherche de leurs mets favoris : souris, mulots ou escargots...

L’évolution des habitudes migratoires des cigognes en Alsace : un phénomène marqué par la fidélité et l’adaptation
En 2024, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) a recensé 1 654 couples de cigognes dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. Depuis les années 2000, une tendance remarquable se dessine : le retour précoce des cigognes à leur nid, dès janvier ou février. Ce changement contraste avec les habitudes observées il y a 50 ans, lorsque ces oiseaux migraient jusqu’en Afrique équatoriale pour hiverner. Aujourd’hui, la majorité d’entre elles restent dans le bassin méditerranéen, réduisant ainsi la durée de leur voyage et leur permettant de regagner leur territoire plus rapidement. Certaines cigognes ne quittent même plus l’Alsace, trouvant suffisamment de ressources pour subsister toute l’année.
Un attachement profond au nid
Leur retour anticipé s’explique aussi par leur fidélité à leur nid. Les cigognes recherchent systématiquement les mêmes emplacements d’une année sur l’autre et veillent à ce qu’aucun autre oiseau ne s’y installe. Le mâle, souvent le premier à revenir, défend activement le nid en attendant l’arrivée de la femelle.
Ce comportement est lié à leur nature philopatrique, c’est-à-dire leur fort attachement à leur lieu de naissance. Elles construisent généralement leurs nids à proximité de l’endroit où elles ont grandi, ce qui explique pourquoi certains villages alsaciens abritent des dizaines de couples, tandis que d’autres n’en comptent aucun.
Pour parfaire, votre découverte de la cigogne, je vous conseille de découvrir NaturOParC, centre de réintroduction des cigognes à Hunawihr, au coeur du vignoble alsacien. Ce célèbre parc animalier œuvre depuis 40 ans avec passion pour la préservation d’espèces locales menacées, comme la Cigogne blanche, la Loutre d’Europe ou le Grand Hamster, mais aussi pour la sensibilisation de tous à la biodiversité !
Aujourd’hui, la cigogne est bien plus qu’un emblème alsacien : elle est le symbole d’une nature préservée et d’une réintroduction exemplaire. Son histoire, entre mythes et réalité, nous rappelle une vérité simple : quand l’homme et la nature collaborent, les miracles deviennent possibles. Et si vous tendiez l’oreille, ce printemps ? Peut-être entendrez-vous le cliquettement de son bec, quelque part au-dessus des toits d’Alsace…
Pour en savoir plus sur les cigognes, je vous propose des visites guidées thématiques toute l'année sur demande
Caroline CLAUDE-BRONNER fondatrice de Chemins Bio en Alsace , guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, vous propose ses services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.
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