Les PIONNIERS de la BIO en ALSACE - Retour sur les origines de l’agriculture et de la viticulture biologique et biodynamique en Alsace.

Il est temps de revenir sur les origines et les sources d’inspiration multiples de l’agriculture et de la viticulture biologique et biodynamique en Alsace. Afin de garder la trace des valeurs, des engagements et des actions des pionniers et de les transmettre aux nouvelles générations. 

Les PIONNIERS de la BIO en ALSACE - Retour sur les origines de l’agriculture et de la viticulture biologique et biodynamique en Alsace.
Les PIONNIERS de la BIO en ALSACE - Retour sur les origines de l’agriculture et de la viticulture biologique et biodynamique en Alsace.

J'ai eu la chance de mettre en place un projet exceptionnel lors de ma mission de plusieurs années à l'OPABA et de collecter 6 témoignages vidéo de pionniers de l’Agriculture biologique en Alsace. Un travail mené en collaboration avec le photographe Benoit Facchi et le créateur audiovisuel Arnaud Masson, ArtsWaves. Des vidéos pleines de sincérité et d'engagement qui n'ont pas pris une ride et que j'ai le plaisir de vous présenter au fil de cet article. 

L’agriculture et la viticulture biologique en Alsace sont nées d’une multitude d’initiatives. Agriculteurs, viticulteurs, médecins, agronomes et consommateurs ont simultanément, au cours du 20e siècle, généré de nouveaux courants de pensée reposant sur des principes éthiques et écologiques. Ils ont initié un mode alternatif de production agricole privilégiant l’humus et le respect du sol ainsi que les équilibres naturels et l’autonomie des fermes.

La situation géo-politique particulière de l’Alsace la place au carrefour des différents courants qui ont contribué à la naissance de la bio et qui ont laissé leurs empreintes dans notre région. Retraçons à présent cette histoire. 

Dans les années 1920, les pays européens étaient confrontés à un défi de taille. Il fallait surmonter les séquelles de la Première Guerre mondiale et produire en quantité pour nourrir toute la population. L'utilisation des engrais minéraux s'accroissait fortement, entre autres par la conversion des usines d'explosifs en usines de fabrication d'engrais azotés et par le développement de l'industrie de la chimie. Les rendements augmentaient mais la bonne gestion de la matière organique sur la ferme et dans le sol diminuait toujours plus. Certains agriculteurs tirent déjà la sonnette d’alarme. L’autrichien Rudolf Steiner, scientifique et philosophe influencé par Goethe, élabore sa propre doctrine nommée "anthroposophie" (sagesse de l’homme), et énonce en juin 1924 sa conception de l’agriculture lors de son célèbre "Cours aux agriculteurs", sous la forme de huit conférences prononcées au Domaine de Koberwitz près de Breslau en Silésie. De nombreux paysans sentirent qu'il y avait là une impulsion pour pratiquer l'agriculture de manière autonome en partenariat avec la nature. Les thèses de Steiner sont ensuite développées par Erhenfried Pfeiffer, qui remet en cause les méthodes chimiques de l’agriculture moderne. En Alsace, un domaine agricole met en pratique la biodynamie dans le Sundgau dès 1925. Ensuite, ça va très vite : en 1927, la coopérative Demeter est fondée en Allemagne, le terme "biodynamie"  est quand à lui créé en 1929 : biologique pour l'aspect écologique et dynamique pour la stimulation des forces agissant sur la nature. Dès 1930, un millier de fermes, dont de nombreux grands domaines de 200 à 1 500 hectares, pratiquent déjà l'agriculture biodynamique essentiellement en Allemagne, en Autriche et en Suisse. D’autres fermes alsaciennes expérimentent cette méthode mais le pouvoir national-socialiste interdit de poursuivre ce travail.

Au début des années 1930, en Suisse, le Dr. Hans Müller donne l'impulsion à un nouveau courant de la méthode dite "organo-biologique." Ses objectifs sont à la fois économiques, sociaux et politiques : autarcie des producteurs, retour à la terre, circuits courts entre la production et la consommation. A partir de 1932, un médecin autrichien, Hans Peter Rush concrétise ces idées dans une méthode basée sur l'utilisation maximale des ressources renouvelables. Son ouvrage "La fécondité de la terre" préfigure les relations qui se confirmeront entre agriculture, environnement et écologie, alimentation et santé. Ce mouvement évoluera pour donner naissance au réseau des coopératives Müller et à des associations comme "Bioland" en Allemagne.

Au début des années 1940, l’agronome anglais Albert Howard publie ses théories sur la fertilité des sols via l’humus. Inquiet par l’usage quasi exclusif d’engrais minéraux chimique (le système NPK) développé à l’époque, et sur l’emploi d’engrais obtenus à partir de ressources renouvelables. Ce système découvert et mis en application avec succès en Inde, est à l’origine en Angleterre de la "Soil Association" fondée en 1946 et de l’agriculture dite Organic.

En Alsace, à partir des années 1950, une poignée de pionniers, sensibilisés à l’importance d’une alimentation saine pour leur propre bien-être et celui des consommateurs décident de mettre en œuvre les techniques de l’agriculture biologique ou biodynamique par des voyages d’études en Allemagne et en Suisse. C'est ainsi que dès 1958, Gaston SIRLIN à Heimsbrunn est le premier agriculteur alsacien à se convertir. La même année est créé, l'association française de culture biodynamique à Strasbourg, elle rassemble des jardiniers qui utilisent les préparations biodynamiques.

Durant les années 1950, l'agriculture biologique émerge en France grâce à des médecins et des consommateurs inquiets des effets des aliments sur la santé humaine. Très rapidement, deux tendances se dessinent : un courant lié à des firmes commerciales qui approvisionnent les producteurs en intrants (la société Lemaire-Boucher) basée sur l’utilisation d’une algue calcaire, le lithothamne et un courant indépendant de toute attache commerciale (l'association Nature et Progrès).

En Alsace, à partir des années 1960, de plus en plus d'agriculteurs se convertissent à l'agriculture biologique, ce sont les pionniers de l'Agriculture Biologique :

  • Edouard OTT, polyculture à Berentzwiller, en 1960
  • Michel BASTIAN, polyculture élevage à Wickersheim, en 1962
  • Edmond JUNG, lait et fruits à Engwiller, en 1963, a écrit un livre Agrobiologie, publié en 1980 par le syndicat des agrobiologistes Lemaire-Boucher
  • Alfred SCHMIDT "Pulvermühle", maraicher à Vogelsheim, en 1965, co-fondateur de l'OPABA
  • Gérard MICHEL, polyculture élevage, à Vogelgrunn en 1965
  • André CARL "Ferme Euler", produits laitiers et légumes à Niederbronn les Bains en 1964
  • Henri BANNWARTH, viticulteur à Rouffach, en 1966, créateur de la Foire Eco Bio
  • Eugène KOEHLY, maraicher à Colmar, en 1965
  • Eugène MEYER, viticulteur à Bergholtz, en 1969
  • Jean-Paul HORRENBERGER, maraicher à Durenentzen, en 1969
  • Victor REIBEL, céréales à Huttenheim, en 1969
  • Yann LE GOGUIC, IMPRO le Surcenord à Orbey, en 1969
  • La famille OKONIEWESKI à Reiningue, en 1969

A l'approche des années 1970, le ton change. C'est l'émergence de nouveaux courants d'idées et de changements sociologiques importants, des mouvements contestataires et alternatifs. Le mouvement écologique moderne se développe, encouragé par le choc pétrolier de 1973 : c'est le "retour à la terre" et les grandes idées communautaires. Les notions de cahier des charges, de garantie et de contrôle, afin d'assurer une qualité définie légalement pour le consommateur, se développent. En France, les agriculteurs biologiques se rassemblent au sein de syndicats professionnels, regroupés en fédérations telles que la FNAB (Fédération Nationale d'Agriculteurs Biologiques) en 1978. Les principales organisations nationales d'agriculture biologique dans le monde se regroupent au sein d'une fédération : l'IFOAM (International Federation of Organic Agriculture Movements) en 1972. 

En Alsace, de nombreux jeunes gens s'intéressent à l'agriculture biologique et biodynamique. Un groupe de producteurs du mouvement de culture biodynamique crée le "syndicat d'agriculture biodynamique" en 1973 et, en 1975 est créé le "mouvement de culture biodynamique".

Les années 1980 marquent les premières officialisations françaises de l’Agriculture biologique (loi d’orientation agricole de 1980)En 1982, quelques pionniers alsaciens créent l’Organisation Professionnelle de l’Agriculture Biologique qui regroupe 3 familles d’agrobiologistes issus du mouvement Nature et Progrès, de la Biodynamie et du syndicat Simples et la 1ere foire européenne du pain-vin et fromage Eco-Biologique est crée à Rouffach. En 1988, il existe 53 fermes en biologie en Alsace sur 1 330 hectares environ soit 0.55% de la SAU.

Les années 1990 et 2000 officialisent l'Agriculture biologique plus largement en France et en Europe. En France, le logo AB est créé en 1985 et le label officiel "Agriculture Biologique" en 1993. En Europe, le terme "Agriculture Biologique" apparaît en 1991 avec un règlement communautaire pour les productions végétales élaboré à partir de la législation française. Le règlement européen pour les productions animales biologiques date de 2000. Une nouvelle réglementation européenne (règlement CE n°834/2007) entre en vigueur le 1er janvier 2009. Elle réaffirme les grands principes de l’agriculture biologique qui sont gestion durable de l’agriculture, respect des équilibres naturels et de la biodiversité, promotion des produits de haute qualité dont l’obtention ne nuit ni à l’environnement, ni à la santé humaine, ni à la santé des végétaux et des animaux.

Et aujourd'hui ? Je vous invite à consulter le site internet de Bio en Grand Est - le réseau bio structuré dans le cadre de la réorganisation territoriale et la fusion des régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne opérée en 2016.

Quelques chiffres clés issus de Observatoire Régional de l’Agriculture Biologique en  Grand Est . 


Informations sur l'auteur

Caroline CLAUDE-BRONNER, fondatrice de Chemins Bio en Alsace, guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, vous propose ses services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.