Les effervescents d'Alsace portent au fil du temps différents noms : Mousseux du Rhin, Mousseux d'Alsace, Champagne, Champagner, Mousseux, Sect, Sekt, Schaumweine, Méthode champenoise, Méthode traditionnelle et finalement depuis 1976 Crémant d'Alsace.
Revenons ensemble sur deux siècles d'aventure pétillante : une longue et belle histoire !
Le succès du Champagne qui dès le XVIIIe siècle développe une image de produit haut de gamme et de luxe stimule le développement de la production de vins effervescents en Moselle et en Bourgogne [1] mais aussi dans le Wurtemberg et en Alsace et ce dès le début du XIXe siècle.
L’arrivée des maladies de la vigne à partir des années 1850 [2] ainsi que le contexte géopolitique particulier de l’Alsace concernée par trois guerres et fortement impactée par les nombreux changements de nationalité et de taxes douanières qui y sont liées vont bousculer le vignoble alsacien obligé à de constantes adaptations.

Dans l’état actuel des recherches, il est difficile d’établir qui a démarré la production de vins effervescents en Alsace. L'historienne Élisabeth Clémentz mentionne dans son article "Les antonins d'Issenheim, la vigne et le vin" publié dans "Les fruits de la récolte, études offertes à Jean-Michel Boehler" parues aux Presses Universitaires de Strasbourg en 2007 que vers 1697 "les antonins d'Issenheim ont voulu par le passé faire du vin à la manière de France, ce qui n'a jamais pu réussir et a causé de grosses pertes de vin". Cette "manière de France" semble bien être la tentative de fabriquer du vin gris champenois ou du mousseux dans ce cas les antonins seraient les pionniers malheureux des effervescents d'Alsace.
En 1826, Georg Christian Kessler qui avait appris le métier chez Veuve Clicquot-Fourneaux & Cie. s'établit en Wurtemberg, à Esslingen, et crée la première fabrique de vin mousseux de Champagne en Allemagne. Il propage la culture du raisin le plus propre à cet usage. Un succès qui fit vite des émules. Jean-Louis Stoltz critique régulièrement dans la Revue d'Alsace le développement de ce nouveau goût qui entraîne une industrialisation de la production de vins mousseux au détriment des "vins gentils purs".
"Il y a moins d'un siècle que la mode voulait que l'homme de qualité ou qualifié riche fit usage à sa table d'un bon vin d'ordinaire, et qu'il bût ou présentât à ses convives, vers la fin du repas et principalement au dessert, des meilleures qualités de nos vins gentils, tels que Riesling, Traminer dit Klevner blanc, et du vin rouge, produit du gentil noir dit Bourguignon ou Tokai noir. La bourgeosie et l'industriel aisé des villes consommaient, il y a quarante ans, principalement aux fêtes de famille, à un repas de nôces ou de baptême et autres, de notables quantités de nos bons vins mixtes. Mais, depuis une trentaine d'années, il est devenu de mode, et cette mode se soutient chez les hautes classes, de ne boire à table, soit par économie, soit par mesure hygiénique, que de l'eau pure pendant le repas, et ce n'est que vers la fin et au dessert qu'on se permet de boire et de présenter à ses hôtes une ou deux verrées, de quoi? du vin gentil d'Alsace, sans doute? mais non, du vin froid de Bordeaux, suivi d'une ou de deux verrées de Champagne mousseux. Cette mode s'est même propagée parmi les classes bourgeoise et industrielle, pour les vins servis au dessert, et le plus humble traitant, n'oserait y déroger."


Une des toutes premières étiquettes de vins d'Alsace datée du milieu du XIXe siècle est celle de F.F. Goetz à Strasbourg : il s'agit d'un "Haut-Rhin Mousseux". Cette étiquette de style romantique est conservée au Cabinet des Estampes de Strasbourg et représente l’ancienne porte basse de Ribeauvillé détruite en 1804 ainsi que la ville et les châteaux. L'image fait partie d'une série "les Vues Pittoresques de l'Alsace" publiée en 1785 à Strasbourg. Cet ouvrage novateur est issu d'une collaboration inédite entre l'artiste François Walter et l'abbé Grandidier, et était dédié au Prince Max (Maximilien Joseph de Deux Ponts - Comte de Ribeaupierre) né à Ribeauvillé et grand amateur et promoteur des vins fins de Ribeauvillé. [6]
Un encart publicitaire dans la Revue d'Alsace parue en 1834 fait la promotion des "Vins mousseux du Rhin" et nous permet d'apprendre que les vins mousseux produits avec les crus d'Alsace s'exportent déjà. Une société avait ainsi été crée en 1830 à Strasbourg entre les "sieurs Gallfritsch, Marin et consorts pour la fabrication et la vente de vins". Cette société a été dissoute en 1842.
MM. Gallfritsch et Compagnie fabriquent depuis plusieurs années, à Strasbourg, des vins mousseux avec les produits des crus de l'Alsace, auxquels ils sont parvenus à donner toute la limpidité, la mousse agréable et pétillante que les véritables gourmets recherchent dans ce liquide : aussi trouvent-ils constamment des débouchés considérables, surtout en Allemagne, en Russie et en Amérique. De nombreux envois ont déjà été faits également sur tous les points de la France, cependant dans une proportion moindre qu'à l'étranger, soit parce que ces vins n'y sont point encore connus et appréciés, soit parce que quelques consommateurs s'imaginent encore que les vins mousseux travaillés ailleurs qu'en Champagne ne sont point naturels. L'exemple de la Bourgogne et des autres pays, qui fabriquent depuis longtemps et avec succès des quantités immenses de vins mousseux , aurait dû apprendre aux plus incrédules que la Champagne n'en avait point seule le privilège, et qu'il ne suffisait point aux Champenois de tirer leur vin en bouteilles et d'affubler le bouchon d'une ficelle et d'un fil de fer pour lui donner toutes les qualités désirables. Là comme ailleurs le vin est travaillé par les mêmes procédés. Informés que très souvent les vins mousseux médiocres ou mauvais qui sont vendus à Strasbourg , sont indiqués à tort comme sortant de leurs caves, MM. Gallfritsch et compagnie croient devoir prévenir leurs concitoyens que jusqu'à présent il a été vendu fort peu de leurs vins dans Strasbourg ; qu’ils garantissent d'ailleurs tous leurs produits comme étant de bonne qualité et comme pouvant être mis avec avantage en parallèle avec les premières qualités de la Champagne et de la Bourgogne, Le seul dépôt, à Strasbourg, des vins mousseux du Rhin, est chez J. Gallfritsch, marchand de vins, Grand’ rue, n° 16.

La première commercialisation importante de vin d'Alsace en bouteilles est bien celle des vins effervescents également appelés "Mousseux" ou "Schaumweine". [3]
Un article publié en 1901 dans "Das Reichsland Elsass-Lothringen, Landes und Ortsbeschreibung" [4] détaille la situation : "Vins effervescents. — Ces derniers temps, diverses tentatives ont été faites en Alsace pour champagniser les vins du pays. Il y a quelques années, MM. Audéout à Avolsheim et Montbrisson à Molsheim ont obtenu d'assez bons résultats dans ce sens au Finkenhof, qui est magnifiquement situé « sur le Finkenberg », mais pour une raison inconnue, leur industrie a été à nouveau arrêtée. L' entreprise Hommell de Ribeauvillé produit depuis de nombreuses années d'excellents vins mousseux de différentes qualités et à différents prix à partir des excellents produits de cette région. La qualité du Zahnacker est considérée comme absolument brillante. M. Dirler a crée depuis plusieurs années une fabrique de vins effervescents à Bergholz (Haute Alsace). Les produits régionaux (soit les raisins du cru) y sont également transformés avec beaucoup de succès. On ne sait pas si la manufacture de champagne Cossö à Pfastatt utilise également des vins du pays. Il convient également de mentionner le plus grand établissement Vix-Bara à Schiltigheim près de Strasbourg, qui s'approvisionne en matière première en Champagne."
L’article se poursuit avec des informations importantes concernant les choix qualitatifs des producteurs alsaciens [5] : "De nombreuses expériences réalisées montrent clairement que dans l'industrie du vin mousseux, le facteur principal est le choix du vin et que des réglementations très spécifiques doivent être respectées lors de la récolte, du pressurage et du premier traitement en cave. Le vin mousseux peut être élaboré à partir de n’importe quel type de vin ; mais pour avoir le caractère correct d'un vrai vin de champagne, seuls des cépages particuliers peuvent être utilisés, en premier lieu le Pinot noir connu en Alsace et qui occupe la première place en Champagne sous l'appellation « Plant doré ». Outre le Pinot noir, il existe toute une gamme de cépages de Pinot qui donnent également les meilleurs résultats dans l'industrie du vin mousseux. Alors par ex. le Pinot gris (Graukläwer, Ruländer) qui donne d'excellents produits. Plus productifs que les variétés ci-dessus et également utilisables sont le Pinot noir grosse race et le Pinot rougin."

Pour échapper aux taxes douanières, plusieurs maisons champenoises s’étaient déjà avant 1880, installées en Alsace alors allemande, afin d'y élaborer les vins effervescents dits Mousseux à partir de moûts de raisins et de vins alsaciens et champenois. On relève Audéoud à Avolsheim ou Montbrisson à Molsheim avec son domaine "am Finkenberg" [7].
A Avolsheim une belle maison de maître construite en 1730 et acquise en 1803 par Théodore Audéoud payeur principal de l'armée d'Italie sous l'Empire témoigne toujours de l'ambition du fils Louis-François Audéoud qui fut maire d'Avolsheim de 1855 à 1875.
Mais aussi Schirmer-Cossé à Pfastatt et Vix-Bara à Schiltigheim. La publication consacrée à "L'histoire des galeries et mystères des sous-sols de Pfastatt", aux éditions Baobab, 2021 évoque les caves à champagne crées en 1883 par Charles Schirmer qui ayant travaillé dans une maison de champagne de Reims a eu l'idée d'importer des moûts de raisins de champagne et de les vinifier d'abord à Mulhouse puis à Pfastatt afin qu'ils deviennent du vin de champagne et ainsi contourner les droits de douane. Au décès de Schirmer c'est la maison de champagne M.P Cossé d'Epernay qui à partir de 1893 va développer le site de Pfastatt.

Un autre exemple intéressant des constantes adaptations géopolitiques des grandes maisons d’effervescents sont les allemands Deutz & Geldermann qui avaient ouvert une maison de Champagne en 1838 à Aÿ et qui ont pour des raisons de taxes douanières ouvert en 1904 [8] une succursale à Haguenau alors que l’Alsace fait partie de l’Empire allemand. Ils se sont installés à Breisach après 1925 et le retour de l’Alsace à la France.
Des Alsaciens vont également produire des vins effervescents selon la méthode champenoise. Ainsi, Charles Hommel, propriétaire à Ribeauvillé dénomme son nouveau produit "Tisane d’Alsace". Il produisait également un mousseux dont les raisins provenaient du très réputé terroir "Zahnacker"et obtient une médaille d’or à l’Exposition Internationale de Sydney en 1880.

Jean Camille Preiss [9] à Mittelwihr-Riquewihr eut quelque temps de la réussite avec sa Sekt-Kellerei et son "Sporen-Sekt - Natürliche Flaschengärung nach französischer Methode" ainsi que son "Champagne – Deutsches Erzeugnis in französischem Charakter" soit du "Champagne d'Alsace – produit allemand au caractère français " mais l’apparition d’un dépôt dans ses bouteilles lui enleva ses marchés. [10]. E. Bendelé à Eguisheim se joint à ce mouvement.


Jean Dirler à Bergholtz eut quand à lui longtemps du succès avec son "Mousseux d’Alsace" et son "Kitterlé mousseux". Ce brillant entrepreneur est né le 22 Mars 1835, il a d'abord été instituteur, mais à partir de 1871, il ne souhaitait pas travailler au service de l'Empire Allemand et a fait le pari de créer son entreprise. Il est devenu Gourmet - à la fois propriétaire de vignes et négociant en vins - et s'est fixé des principes clairs qu'il énoncait sur ses documents commerciaux : "Vins naturels, vins fins ! Telle est la devise sous l'influence de laquelle, en 1871, j'ai commencé la vente de vins. L'extension que mon affaire a prise depuis cette époque me prouve que la voie dans laquelle je suis entré est la bonne, et que, seuls, les vins naturels ont les chances d'un succès durable. Propriétaire de vignes moi-même et gourmet en relations avec les vignerons les plus consciencieux seulement, je ne fournis que des vins rigoureusement purs et j'espère qu'à l'occassion (sic) vous voudrez bien m'honorer d'une petite commande à titre d'essai". Son entreprise a connu un très grand succès, grâce à sa stratégie ambitieuse de mener de front le développement de la commercialisation de vins fins et sa communication innovante.



La famille Dirler-Cadé conserve et expose un très beau portrait de Jean Dirler peint en 1889 par le peintre alsacien Eugène Arbeit (1824-1900) ainsi qu’une "Nature morte aux bouteille de mousseux", œuvre d’Antoinette Arbeit (1857-1951), fille du précédent. Dans son apparente immobilité, cette nature morte peinte en 1889 met en lumière des symboles et des souvenirs et nous raconte toute l’histoire d’une famille de vignerons alsaciens.

Il est certain que nos vignerons et gourmets alsaciens faisaient preuve de créativité commerciale sur les marchés français et allemands. Leurs étiquettes en témoignent. Ainsi, le "Voltaire Champagne – Grand Vin mousseux de Riquewihr" de J.G DOPFF-SCHMIDT c’est-à-dire élaboré par Jean Gustave Dopff (1854-1935) et Julie Schmidt (1862-1927) nous offre à voir une très belle étiquette qui met en valeur Voltaire qui avait en 1753 acquis des vignes à Riquewihr. Non seulement ces firmes élaborent leurs propres mousseux, mais elles travaillent pour d'autres viticulteurs. Ainsi on retrouve la mention de "Hauler Mousseux" (Rouffach), "Mousseux de Mittelwihr" de Eugène Henny, "Muscat Mousseux" de Louis Trimbach à Ribeauvillé, "Schloss-Sekt Geissberg" de Brauer à Ribeauvillé, ou "Schwiegermutter-Sect" le "sekt des belles-mères" des Gebruder BOTT à Ribeauvillé.
Les Mousseux des vignerons alsaciens avaient une très bonne réputation en particulier car ils étaient élaborés avec des raisins du cru et précision importante à l’époque où toutes les falsifications étaient tolérées dans l’Empire allemand, les effervescents des vignerons alsaciens étaient élaborés avec du vin naturel. Mieux encore nos alsaciens produisaient des Mousseux de terroirs : les célèbres crus Kitterlé, Sporen, Zahnacker étaient les plus mis en valeur.
Très vite, les produits alsaciens connurent un tel succès que les autorités allemandes vont limiter leur développement sous la pression des producteurs de sekts allemands car ces derniers craignaient la concurrence. Hugh Johnsons dans son ouvrage Weingeschichte : "Die Deutschen verlangten von den Elsässern nie etwas anderes als einen billigen Wein. Da Deutschland der Kunde geworden war, konnte das Elsaß nur wenig haltbaren Wein auf Masse produzieren (1871 machte die Anbaufläche des Elsaß ein Viertel von ganz Deutschland aus, auf der sie 39% des deutschen Weins produzierten) " [11] soit "Les Allemands n'ont jamais demandé aux Alsaciens autre chose que du vin bon marché. Depuis que l'Allemagne est devenue cliente, l'Alsace n'a pu produire qu'une petite quantité de vin de garde « à grande échelle » (en 1871, la superficie cultivée en Alsace représentait un quart de l’ensemble de la surface viticole allemande, produisant 39 % du vin allemand)".
Barbara Kaufhold, dans sa thèse "Deutsche Sektreklame von 1879-1918, Ihre Entwicklung unter wirtschaftlichen, gesellschaftlichen und künstlerischen Aspekten" évoque la situation particulière de la production d’effervescents en Alsace : "Die deutsche Sektindustrie „bekam“ die Reichslande Elsaß-Lothringen : sie konnte dadurch die inländische Rohstoffbasis für die erhöhte Sektproduktion nach 1871 bis 1918 wesentlich erweitern.[12] " soit "L'industrie allemande du vin mousseux a « obtenu » le Reichsland Alsace-Lorraine : elle a ainsi pu élargir considérablement la base nationale de matières premières pour une production accrue de vin mousseux après 1871 à 1918."

C'est dans ce contexte difficile, que les vignerons alsacien tentent de faire connaître leurs produits de qualité. Les Expositions Universelles seront souvent l'occasion de faire la promotion de leurs effervescents. C'est justement en visitant l'Exposition Universelle de Paris en 1900 et en assistant à une démonstration de dégorgement que Julien Dopff (1883-1972) a l’idée de lui-aussi commercialiser le "Champagner Dopff". Il n'a alors que 18 ans et persuade son père d'effectuer un stage de deux ans à Épernay [15]. A l'issue de sa formation il y ouvre un bureau pour commercialiser du "Champagne Dopff". Sur ses premières bouteilles on retrouve les mentions Épernay et Riquewihr. Le vin nommé "Carte Blanche", était composé uniquement de pinots d’Alsace-Lorraine [16] alors que le "Champagne Mousseux ou Champagne Dopff" était composé de pur vin de la Champagne dont les moûts étaient achetés en Champagne et "importés" en Alsace (alors allemande) pour y être vinifiés. L’ensemble des opérations étant effectuées à Riquewihr. Le bureau d’Epernay servant pour le marché français et l’exportation hors Allemagne. [17]

« Il n’est de Champagne que de Champagne ».[18]
Conscients de la valeur que représente le Champagne, les Champenois cherchent dès la fin du XIXème siècle à mettre en place des règles prévenant l'usurpation de leur patrimoine. Ils obtiennent en 1887 un arrêt de la Cour d’appel d’Angers reconnaissant la propriété du mot Champagne exclusivement aux vins issus de la Champagne. Ils demandent en 1905 au ministère de l'Agriculture la délimitation de la "Champagne viticole" et l'exclusivité du nom Champagne aux vins "récoltés et manutentionnés complètement dans la Champagne viticole". L’Alsace est à ce moment un Reichsland allemand et peut continuer à utiliser le nom Champagne jusqu’en 1918. A partir de 1919, l’Alsace redevenue française ne peut plus utiliser le mot Champagne, le seul et vrai Champagne ne pouvant se faire qu’en Champagne. La Loi du 6 mai 1919 interdit l’usage du mot Mousseux pour le vin de Champagne et rend obligatoire l’utilisation du terme "Mousseux" pour tous les autres vins mousseux de France. Les alsaciens passèrent contraints et forcés au Mousseux. Mais le Mousseux qui était longtemps noble et prestigieux se paupérise car se développe le procédé de la cuve close, ainsi que des processus industriels ou des apports de gaz qui vont totalement dévaloriser les mousseux de qualité élaborés selon la méthode champenoise.[19]
A partir de 1927, l’abbé Daniel Bergey, député de la Gironde et curé de Saint-Emilion obtient par des textes législatifs et réglementaires la distinction des vins mousseux en deux catégories : la méthode champenoise (mention facultative) et la cuve close (mention obligatoire). En Alsace, de moins en moins de producteurs élaborent des mousseux de méthode champenoise, il y a encore Schlumberger qui produisait du "Alsace mousseux" et du "Mousse d’Alsace" (Marque déposée en 1923 au Greffe du Tribunal de Colmar) et puis finalement seul le Domaine Dopff au Moulin poursuit la production.

Du mousseux au Crémant
Historiquement, le mot "Crémant" désignait en Champagne un vin demi-mousseux de mousse légère ou de petite mousse qui blanchissait délicatement le verre et s’évanouissait rapidement, on disait alors qu’il "crêmait". Ce terme n’était pas péjoratif car les maisons de Champagne qui le commercialisaient l’associaient à plus de vinosité et moins de piquant.
A partir de la fin des années 1960, les vins effervescents français connaissent une croissance commerciale importante au niveau mondial alors que le terme "mousseux" est de plus en plus déprécié et devient synonyme de mauvais vin. Il s'agit pour les élaborateurs de sortir de la mauvaise réputation des mousseux et de trouver une nouvelle appellation avec un nom plus qualitatif. La filière souhaite sortir de l'ornière "mousseux" et se diriger vers le terme "Crémant" évoqué dès 1966. C'est pourquoi, la profession s'organise à partir de 1972 pour élaborer un nouveau cahier des charges qui impose des normes plus qualitatives notamment pour l'élaboration des vins de base. En 1975, l'Inao (Institut national des appellations d'origine) par deux délibérations de son Comité national (13 mai 1974 et 26 juin 1975) décide de réserver l'emploi du terme "Crémant" à certains vins mousseux. [20]

La naissance du Crémant d’Alsace
En Alsace, quatre entreprises vont particulièrement se mobilier pour faire advenir le crémant d'Alsace : le Domaine Dopff au Moulin (Riquewihr), la cave coopérative d'Eguisheim, la cave coopérative de Westhalten et le Domaine Sparr (Sigolsheim). Pierre Dopff et Pierre Hussherr (qui a pris la direction de la cave coopérative d’Eguisheim devenue Wolfberger) vont s’associer aux longues tractations et négociations nationales. Le 7 novembre 1974, ces différentes forces se regroupent au sein d’un syndicat de producteurs de mousseux alsaciens.
La "loi Crémant" qui réserve le terme crémant aux vins mousseux d’appellation d’origine est publiée au Journal Officiel le 4 juillet 1975. (loi n° 75-557 du 4 juillet 1975 tendant à réserver l'emploi du mot "Crémant" aux vins mousseux et vins pétillants à appellation d'origine)
Dès le 17 octobre 1975 suivant paraissent les décrets "Crémant de Bourgogne" et "Crémant de Loire" puis le 24 aout 1976 du "Crémant d’Alsace". Suivis du "Crémant de Bordeaux" (1990), du "Crémant de Limoux" (1990), du " Crémant de Die" (1993), du "Crémant du Jura" (1995), du "Crémant de de Savoie" (2014) mais aussi du "Crémant du Luxembourg" (1991) et du "Crémant de Wallonie" (2008).
L’appellation AOC crémant d’Alsace née le 24 août 1976 succède à de nombreuses dénominations et appellations successives. Il s’agit d’une "œuvre de raison" partagée avec d’autres régions productrices d’effervescents comme la Bourgogne, la Loire, le Bordelais. Une œuvre fondée à la fois sur un projet de qualité et un objectif économique. Après 50 ans d'existence, l'appellation AOC Crémant d'Alsace est une véritable réussite commerciale et économique ainsi que gustative avec l'émergence de nombreuses cuvées de "crémant d'Alsace" d'excellence !
Crémants d’Alsace : 50 ans de succès et une montée en gamme affirmée
Le crémant d’Alsace s’impose aujourd’hui comme le leader des crémants français avec plus de 36 % de parts de marché. Sa dynamique commerciale reste solide, portée par une progression de 17 % des ventes en dix ans. En 2025, l’appellation a enregistré 306 000 hl vendus pour 44,6 millions de cols produits. L’appellation couvre désormais 4 684 hectares, contre 2 852 hectares en 2006, soit 21 % du vignoble alsacien.
Cette croissance témoigne de l’importance prise par le crémant dans l’économie viticole régionale. Ce succès s’accompagne toutefois d’un paradoxe : malgré des volumes importants, la valorisation reste sous pression. 68 % des volumes écoulés sont vendus en grande distribution, ce qui contribue à maintenir des prix relativement contenus, autour de 6,70 € départ cave, dans un contexte de forte concurrence avec les autres vins effervescents. Face à cet enjeu, la filière s’organise autour de grandes maisons, mais aussi d’une production de plus en plus qualitative. Cette évolution se traduit par un allongement des élevages (12 mois minimum, mais fréquemment 18 à 36 mois), un travail parcellaire plus précis et une montée en compétence technique généralisée. La filière réfléchit notamment à valoriser davantage les "lieux-dits" et l’origine parcellaire ; à développer l’offre de crémants rosés et à structurer plus finement les gammes afin d’améliorer l’image et les prix.
Les cuvées d’excellence : une nouvelle frontière
La montée en gamme est déjà engagée à travers l’émergence de véritables cuvées d’excellence, qui renouvellent profondément l’image du crémant d’Alsace. Ces cuvées reposent sur une sélection de terroirs spécifiques souvent calcaires ou marneux ; des pratiques en viticulture biologique ou biodynamique et des élevages prolongés pouvant atteindre jusqu’à 10 ans sur lattes. Ainsi que des dosages très faibles, autour de 3 à 4 g/l, afin de préserver la pureté aromatique ; de l’indication de millésimes et de dates de dégorgement ; et de l’utilisation de pinot noir, chardonnay et pinot blanc, parfois issus de vieilles vignes. Ces vins se rapprochent désormais des standards des grands effervescents par leur recherche d’expression du terroir, leur complexité accrue et leur véritable vocation gastronomique. Le défi reste désormais culturel et commercial : convaincre restaurateurs, sommeliers et prescripteurs de positionner ces crémants face au champagne, non comme alternative secondaire, mais comme expression singulière d’un grand terroir effervescent.
Le crémant d’Alsace constitue ainsi un succès commercial majeur, mais son avenir repose désormais sur une transformation qualitative assumée. Les cuvées d’excellence incarnent pleinement cette nouvelle étape : elles tirent l’appellation vers le haut et pourraient durablement redéfinir son image.
Notes de bas de page :
[1] Les effervescents de Bourgogne : deux siècles d’une étonnante histoire” – Thomas Labbé (UMR ARTEHIS – Cabinet PArHIS)
[2] Caroline CLAUDE-BRONNER, Histoire de la lutte contre les maladies de la vigne en Alsace de 1800 à 1939, Mémoire de Maîtrise d'Histoire, 1997
[3] Claude MULLER, Alsace une civilisation de la vigne, Editions place Stanislas, 2010
[4] Das Reichsland Elsass-Lothringen, Landes-und Ortsbeschreibung. 1. Teil : allgemeine Landesbeschreibung. - 1901 / herausgegeben vom statistischen Bureau des Ministeriums für Elsass-Lothringen , J. H. E. Heitz (Strassburg) , 1901-1905, page 191
[5] Das Reichsland Elsass-Lothringen, Landes-und Ortsbeschreibung. 1. Teil : allgemeine Landesbeschreibung. - 1901 / herausgegeben vom statistischen Bureau des Ministeriums für Elsass-Lothringen , J. H. E. Heitz (Strassburg) , 1901-1905, page 191
[6] Roland MOSER, La publicité du vin d’Alsace, Reber Editions, 2019
[7] Le « Finkenhof », ferme historique du lieu-dit, est une ancienne propriété des moines Chartreux de Molsheim. Les vins issus de ce lieu-dit étaient exportés jusqu’à la cour du roi d’Angleterre pendant deux siècles (XVIIème et XVIIIème siècles).
[8] https://www.geldermann.de/tradition/geschichte/
[9] https://www.alsace-histoire.org/netdba/preiss-jean-adolphe-camille/
[10]LIBLIN Joseph, Le Vignoble du Haut-Rhin, 1862, Colmar
[11] Hugh JOHNSON, Weingeschichte. Bern – Stuttgart 1990, page 394
[12] Barbara KAUFHOLD, Deutsche Sektreklame von 1879-1918, Ihre Entwicklung unter wirtschaftlichen, gesellschaftlichen und künstlerischen Aspekten, Inaugural-Dissertation zur Erlangung des Grades eines Doktors der Philosophie in der Abteilung für Geschichtswissenschaft der Ruhr-Universität Bochum , 2002, http://webdoc.sub.gwdg.de/ebook/dissts/Bochum/Kaufhold2003.pdf
[13] Plaquette Exposition Universelle de 1900 – Carte des Vins Restaurant de la Maison Kammerzell Vieux Strasbourg éditée par Léon Boll
[14] https://www.aupieddestroischateaux.fr/généalogie/léon-boll-1862-1916/
[15] Claude MULLER, Alsace une civilisation de la vigne, Editions Place Stanislas, page 231 et page 246
[16] Document du 20/01/1916 cité par Roland Moser, La publicité du vin d’Alsace, REBER Editions, 2019
[17] Jean-Paul KREBS, https://blog.vinsalsace.com/reportage/cremant-dalsace-40-ans-dappellation-140-ans-de-fete/
[18] Claudine WOLIKOW, « De territoires en terroirs du vin : le casse-tête législatif des appellations d’origine (1905-1935) », Crescentis [En ligne], 1 | 2018,
[19] Jean-François BAZIN (ss la direction de), Le Crémant de Bourgogne, Deux siècles d’effervescence, Dunod, 2015
[20] Jean-Luc BARBIER, En Champagne et ailleurs, Interprofession et appellation, récit d'une épopée mémorable", éditions Meroe, 2024
Bibliographie :
- Histoire du Champagne https://maisons-champagne.com/fr/encyclopedies/histoire-du-champagne/premiere-partie-histoire-du-champagne/chapitre-1-les-vins-de-champagne-avant-la-mousse/article/la-vigne-et-les-vins-de-champagne-du-xviie-siecle
- https://cremants.com/le-cremant/
- Roger DION, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, Éditions du CNRS, 1959
- Jean-François BAZIN (ss la direction de), Le Crémant de Bourgogne, Deux siècles d’effervescence, Dunod, 2015
- Thomas LABBÉ "Les effervescents de Bourgogne : deux siècles d’une étonnante histoire” – (UMR ARTEHIS – Cabinet PArHIS), https://chaireunesco-vinetculture.u-bourgogne.fr/videos/replay-les-effervescents-de-bourgogne-deux-siecle-dune-etonnante-histoire-thomas-labbe-umr-artehis-cabinet-parhis/
- Thomas LABBÉ, Bulles, L'histoire singulière du Crémant de Bourgogne, Editions de la Martinière, 2025
- Claudine WOLIKOW, "De territoires en terroirs du vin : le casse-tête législatif des appellations d’origine (1905-1935)", Crescentis [En ligne], 1 | 2018,
- BARBIER Jean-Luc, En Champagne et ailleurs, Interprofession et appellation, récit d'une épopée mémorable", éditions Meroe, 2024
- Caroline CLAUDE-BRONNER, Histoire de la lutte contre les maladies de la vigne en Alsace de 1800 à 1939, Mémoire de Maîtrise d'Histoire, 1997
- Nicole LAUGEL, L’histoire du Crémant d’Alsace ou la genèse des bulles, J. Do Bentzinger, 2008
- Roland MOSER, La publicité du vin d’Alsace, REBER Editions, 2019
- Roland MOSER, L'étiquette du vin d'Alsace ou Qui donc a eu l'idée de mettre le soleil dans nos verres, J. Do Bentzinger, 1993
- Claude MULLER, Les étiquettes de vin, des images de l'Alsace, éditions S et G Horyzon , 2009
- Claude MULLER, Alsace une civilisation de la vigne, Editions place Stanislas, 2010
- Cercle de Recherches Historique de Ribeauvillé et Environs, "Chronique de la viticulture à Ribeauvillé de 1400 à 1900", Revue n°22, 2014
- Jean-Paul KREBS, a rédigé deux articles publiés sur le blog des vins d'Alsace https://blog.vinsalsace.com/reportage/cremant-dalsace-40-ans-dappellation-140-ans-de-fete/ et https://blog.vinsalsace.com/reportage/cremant-alsace-tresor-flacon/
- Festgabe den Theilnehmern an der 26 Jahresversammlung des Deutschen Apothekervereins in Strassburg am 23.-27. August 1897
- Barbara KAUFHOLD, Deutsche Sektreklame von 1879-1918, Ihre Entwicklung unter wirtschaftlichen, gesellschaftlichen und künstlerischen Aspekten, Inaugural Dissertation zur Erlangung des Grades eines Doktors der Philosophie in der Abteilung für Geschichtswissenschaft der Ruhr-Universität Bochum, 2002, http://webdoc.sub.gwdg.de/ebook/dissts/Bochum/Kaufhold2003.pdf
- Das Reichsland Elsass-Lothringen, Landes-und Ortsbeschreibung. 1. Teil : allgemeine Landesbeschreibung. - 1901 / herausgegeben vom statistischen Bureau des Ministeriums für Elsass-Lothringen , J. H. E. Heitz (Strassburg) , 1901-1905
- Le Champagne et le Sekt - Karambolage Arte https://youtu.be/7uE6M053Utw?si=HsPMsU5maePwxeOG et https://fb.watch/qWd6nmXKCD/
- L'AOC Crémant d'Alsace : https://www.vinsalsace.com/fr/gouts-et-couleurs/aoc/aoc-cremant-dalsace/
- Article La Revue des Vins de France "Qu’est-ce-que le sekt, ce vin mousseux très populaire en Allemagne ?" publié le 17/03/2024 https://www.larvf.com/qu-est-ce-que-le-sekt-ce-vin-mousseux-tres-populaire-en-allemagne,4850673.asp
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Cahier des charges de l'appellation d'origine contrôlée CRÉMANT D’ALSACE homologué par le décret n°2011-1373 du 25 octobre 2011, modifié par arrêté du 10 novembre 2016 publié au JORF du 25 novembre 2016
Informations sur l'auteur
Caroline CLAUDE-BRONNER fondatrice de Chemins Bio en Alsace, guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par ma région, je vous propose mes services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.


















