Hunawihr célèbre les 500 ans de l'élévation des reliques de Sainte Hune

Détail du Vitrail central de l'Eglise de Hunawihr représentant Sainte Hune
Détail du Vitrail central de l'Eglise de Hunawihr représentant Sainte Hune

Le 15 avril 1520, une cérémonie exceptionnelle fut organisée à Hunawihr à l’occasion de l’exposition des reliques de la bienheureuse Huna. D’après les chroniqueurs, plus de 20 000 personnes étaient présentes. Mais qui était cette Huna qui fut à l’origine du nom « Hunawihr » ?

Au VIIe siècle, vivaient, à l’actuel emplacement de l’église, Hunon et Huna. A cette époque, des moines irlandais traversaient l’Europe pour évangéliser les habitants. La rencontre du couple avec le moine Déodat a transformé leur vie, une amitié et une foi plus vivante sont nées de cette rencontre. Huna a demandé à son époux de construire une chapelle, Déodat a baptisé leur fils, prénommé Déodat comme lui.

La légende raconte que Huna faisait du bien autour d’elle, soignait les malades, aidait les plus pauvres et lavait le linge des plus démunis au lavoir. D’où son surnom de « sainte lavandière ». Elle aurait même, une année de mauvaise récolte, transformé l’eau de la fontaine en vin. Ainsi, après sa mort, beaucoup de personnes venaient se recueillir sur sa tombe. C’est pourquoi, en 1520, le pape Léon X, à la demande du duc Ulrich de Wurtemberg, autorisa l’exposition solennelle des reliques de la bienheureuse. La cérémonie dura trois jours. Cela a été le début de la reconstruction de l’église.

500 ans après, les paroisses, la Commune et l’Association des Amis de l’église ont voulu marquer cet anniversaire, qui se conjugue aussi avec la fin des travaux de la restauration de la fontaine Sainte-Hune.


Pour mieux comprendre cet événement à la fois local mais tellement symbolique d'une période de transformations et de mutation qu'a connu l'Europe il y a 500 ans ...  il est important d'en connaître le contexte historique. 

La célébration de Hunawihr - 15 avril 1520

Les chroniques connues comme celle d'Ensisheim précisent que la translation commence le Dimanche 15 avril 1520, après minuit, en présence du représentant de l'évêque de Bâle, le vicaire général Thélamon Limperger chargé de présider la cérémonie. Un abbé et douze prêtres seraient également présents. Le chapitre de Saint-Dié, collateur et décimateur de nombreux biens à Hunawihr est représenté par Laurent Pillard, chanoine de Saint-Dié et curé de Hunawihr accompagné de deux chanoines. Le chapitre de Saint-Dié accorde une remise de dîmes et d'oblations aux habitants. La cérémonie a notamment comme objectif "d’accorder une indulgence plénière aux personnes ayant fait des dons pour la réparation de l'église, et qui assisteront à l'élévation du corps, avec pouvoir aux confesseurs d'absoudre de tous péchés, sauf ceux prévus par la bulle In cogna Domini...".

Cette cérémonie exceptionnelle eu un immense succès, certains chiffres rapportés s'élèvent à 20 000 participants sur plusieurs jours. (Chronique de Ulrich de Ribeaupierre). 

Un des protagoniste notable de la cérémonie du 15 avril 1520 est Ulrich VI Duc de Wurtemberg et Comte de Montbéliard. Fils ainé de Henri Ier (1487-1519), comte de Montbéliard et d'Elisabeth de Bitche, comtesse des Deux-Ponts, Ulrich est né le 8 février 1487 au vieux Château de Riquewihr. Elevé à la cour de Stuttgart par son cousin Eberhard V le Barbu et n'a que 11 ans lorsqu'il est devient duc. Son enfance fut mouvementée, son père ayant été interné pour démence, il est lui même réputé instable. Une régence est mise en place pour le représenter à Montbéliard jusqu'à sa majorité. En 1504, Ulrich sert Maximilien Ier du Saint-Empire durant la guerre de succession de la Bavière, puis dans diverses expéditions, notamment contre la France en 1513.

Pierre commémorant la naissance de Ulrich de Wurtemberg à Riquewihr, le 8 Février 1487. Elle se situe sur la tourelle d'escalier du Château des Wurtemberg à Riquewihr et a été posée en 1904.
Pierre commémorant la naissance de Ulrich de Wurtemberg à Riquewihr, le 8 Février 1487. Elle se situe sur la tourelle d'escalier du Château des Wurtemberg à Riquewihr et a été posée en 1904.

Ulrich devient très vite impopulaire, car nous racontent les chroniqueurs, il "accable ses sujets d'impôts exorbitants pour satisfaire son goût pour le luxe et les plaisirs". Ses relations avec les princes de Souabe sont déjà très tendues et cela ne va pas s'arranger. Le 8 mai 1515, Ulrich assassine de ses propres mains son écuyer, Hans von Hutten, dont il convoitait l’épouse Ursula Thumb, déjà devenue sa maîtresse. Ulrich von Hutten cousin de l’écuyer assassiné publie un célèbre dialogue "Le disciple de Phalaris" mettant en cause Ulrich de Wurtemberg et en appelle à l'Empereur Maximilien. La cruauté d’Ulrich de Wurtemberg était si connue qu’elle est mentionnée dans les chants populaires de cette époque, qui l’appellent "le bourreau du Wurtemberg " .

Portrait d'Ulrich de Wurtemberg
Portrait d'Ulrich de Wurtemberg

De son coté l'épouse d’Ulrich de Wurtemberg, Sabine de Bavière, fille d’Albert IV de Wittelsbach, duc de Bavière et nièce de l’empereur Maximilien Ier s’enfuit le 24 novembre 1515 et se réfugie auprès de ses frères, les puissants ducs de Bavière.

Après avoir reçu les plaintes à la fois de Ludwig von Hutten et des siens, qui avaient réuni une armée de 1 200 chevaliers pour attaquer le Duc, et de la famille de Sabine de Bavière, épouse du Duc, l’Empereur Maximilien réunit la Diète à Augsbourg en Octobre 1516. La Diète décide la mise au banc de l’Empire, pour six ans, du Duc Ulrich de Wurtemberg. Ulrich sollicite l’Électeur du palatinat et l’évêque de Wurtemberg pour négocier un arrangement en son nom, ce dernier fut accepté afin d’éviter une guerre entre les deux camps. Ulrich de Wurtemberg s’engageant à réparer ses offenses. 

Ulrich de Wurtemberg aurait planté son épée en terre et suspendu l’écuyer par le cou au pommeau de celle-ci après l’avoir tué (Ulrich Von HUTTEN, Die Schule der Tyrannen, Martin  Treu,  Darmstadt,  1997,  p.  319).
Ulrich de Wurtemberg aurait planté son épée en terre et suspendu l’écuyer par le cou au pommeau de celle-ci après l’avoir tué (Ulrich Von HUTTEN, Die Schule der Tyrannen, Martin Treu, Darmstadt, 1997, p. 319).

C'est dans ce contexte trouble, qu'Ulrich introduit une demande auprès du pape Léon X, afin d’exposer les "restes" de Sainte-Hune. Un bref pontifical de 1517, autorise l’évêque de Bâle Christophe d’Utenheim à procéder à cette cérémonie, le dimanche 15 avril 1520. 

Les armes de Ulrich de Wurtemberg à Hunawihr en 1517.
Les armes de Ulrich de Wurtemberg à Hunawihr en 1517.

Ulrich coupable de crime de sang ne peut bénéficier de clémence et n'assiste pas à la cérémonie. D'autant plus que suite au décès de l’Empereur Maximilien en 1519, il a été chassé de ses territoires et mis au ban de l'Empire en 1520 par le nouvel Empereur Charles-Quint. Au moment de la cérémonie de Hunawihr un intérim Habsbourgois est mis en place entre 1519 et 1527 pour administrer la seigneurie. 

Exilé, Ulrich commet divers brigandages et se met notamment au service du roi de France François Ier. Souhaitant retrouver ses biens, il prend contact avec des banquiers bâlois pour obtenir les fonds qui lui sont nécessaires. Il rencontre à Bâle des disciples de Zwingli et d'Oecolampade. Séduit par les idées nouvelles, Ulrich se convertit en 1524 et fait appel à Farel, pour enseigner les principes de la Réforme aux Montbéliardais. Ulrich intervient également dans la Guerre des Paysans, avec comme arrière pensée la récupération du Wurtemberg. Tout à son projet de reconquérir son duché, Ulrich cède en 1526 à son demi-frère Georges en tant que gouverneur, le comté de Montbéliard et les seigneuries dépendantes dont Riquewihr et Hunawihr.

A Hunawihr, suite à la cérémonie du 15 Avril 1520, et au vu des sommes recueillies, on entreprend de suite la construction d'une grande église de pèlerinage. Le clocher massif du 14e siècle est conservé et on y accole un très beau chœur, avec des voûtes à nervures très fines. Le chœur est terminé en 1524, la porte de la sacristie est réalisée début 1525. 

La construction est stoppée le 8 mai 1525, car les paysans révoltés de Hunawihr se joignent à ceux de Beblenheim et de Mittelwihr. Un bourgeois de Hunawihr, Lenz Meyer, devient capitaine de l'une des deux compagnies. Les seigneurs débordés appellent le duc Antoine de Lorraine à l'aide. Ayant appris les massacres de Lupstein et de Saverne, ils affrontent le duc de Lorraine le 20 mai 1525 à Scherwiller. Les paysans vaincus, la répression est terrible. Dans ce contexte, la Réforme gagne chaque jour de nouveaux adeptes. Le curé de Hunawihr, Nicolas Koenig, qui va s'appeler Regius, devient le premier pasteur prédicateur de la seigneurie. 

Après l'intermède de la tutelle autrichienne qui s'achève en 1527, le comte Georges introduit officiellement en 1534 la Réforme dans la Seigneurie. Dans la foulée, il fonde une école et veille à l'instruction de la jeunesse. Le comte George fera également construire le nouveau Château de Riquewihr en 1539-1540. Cette résidence imposante se signale par son pignon oriental crénelé et ses nombreuses fenêtres Renaissance.

A Hunawihr, la construction de l'église reprend, mais avec les idées de la Réforme : l'importance de la Parole de Dieu, d'où cette belle chaire où l'on monte en traversant le pilier avec lequel elle fait corps. La nef a été beaucoup réduite et montre une architecture des plus sobres, contrairement au chœur.

Il est très intéressant de remarquer comme le souligne l'historien Damien Parmentier que "1517 représente, la proclamation des thèses luthériennes à Wittemberg, mais également l'année où Ulrich de Wurtemberg demande à Rome d'élever les restes de Sainte Hune sur l'autel de Hunawihr ; 1520 marquant la rupture luthérienne mais également la cérémonie de Hunawihr".

Pour comprendre l'engouement pour cette manifestation, il faut rappeler le contexte concernant les Indulgences. 1520 est effectivement un moment clé de la rupture luthérienne et la cérémonie de Hunawihr s'inscrit pleinement dans ce contexte. 

Un article de l'éminent Professeur Francis Rapp qui vient de nous quitter retrace l'histoire des Campagnes d'indulgences dans le Diocèse de Strasbourg dans la Revue d'histoire et de philosophie religieuse,  2003, Tome 83 n° 1, p. 71 à 88 

La Dispute sur la puissance des indulgences plus connue sous le nom des 95 thèses, est une liste de propositions rédigée par Martin Luther et affichées le 31 octobre 1517.
La Dispute sur la puissance des indulgences plus connue sous le nom des 95 thèses, est une liste de propositions rédigée par Martin Luther et affichées le 31 octobre 1517.

La Dispute sur la puissance des indulgences (en latin : Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum), plus connue sous le nom des 95 thèses, est une liste de propositions rédigée par Martin Luther. Ce texte est à l'origine de la Réforme protestante dans le Saint-Empire romain germanique. Le document aurait été placardé à la porte de l'église de la Toussaint à Wittemberg  le 31 octobre 1517. Les 95 thèses portent principalement sur l'une des questions clés pour Luther : la pratique grandissante de la vente des indulgences par l'Église catholique romaine, autorisée par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome. La rédaction du document aurait principalement été inspirée par les abus du moine dominicain Johann Tetzel, avec lequel Luther entretiendra une controverse au cours de l'année 1518. 

Hunawihr est au cœur de cette histoire... c’est une chance ! 

Sources : 

Gauvin Brigitte, "Le Phalarismus d’Ulrich von Hutten : texte, traduction et notes", Revue d’études latines, Société d’Études Latines de Bruxelles – Latomus 2011, 70, pp.800-823.

Rapp Francis, "Campagnes d'Indulgences dans le Diocèse de Strasbourg", Revue d'Histoire et de Philosophie religieuses, 2003, Tome 83 n° 1, p. 71 à 88 72

Rapp Francis, "La vie religieuse des campagnes alsaciennes du milieu du XVe au début du XVIe siècle" dans Revue d'histoire de l'Église de France, tome 77, n°198, 1991. Eglise et vie religieuse en France au début de la Renaissance (1450-1530) pp. 207- 220;

Burg A-M, " Sainte Hune : sa légende, son historicité et son culte", dans Archives de l'Eglise d'Alsace, 1946, p. 51 sq.

Jordan Benoit "Fêtes et processions : une occupation rituelle de l’espace public" dans Revue d’Alsace, 141 | 2015

Parmentier Damien, "Aux premiers temps du pèlerinage de sainte Hune à Hunawihr (1520)", Revue d’Alsace, 1992, p. 23‑30.