L'histoire de la mise en couleurs des façades alsaciennes

La petite Venise colmarienne régulièrement qualifiée de  plus belle "Fairy tail place in the world"
La petite Venise colmarienne régulièrement qualifiée de plus belle "Fairy tail place in the world"

Des goûts et des couleurs

"Et les couleurs des façades alsaciennes ? C'était toujours aussi coloré ?" Les bonnes questions de nos visiteurs entraînent des réponses très différentes en fonction de la personne à qui on la pose. Certaines réponses sont parfois très loufoques et totalement dénuées de références historiques !

Que ne ferait-on pas pour faire plaisir à nos visiteurs...certains sont prêts à raconter n'importe quoi ...

Quand j'aborde la question des couleurs des enduits des maisons en Alsace, je dois donc faire preuve de beaucoup de diplomatie et de références historiques attestées. Les goûts et les couleurs des uns n'étant pas ceux des autres. Pour ma part, lorsque je me retrouve confrontée à des nouvelles façades violettes, bleu électrique ou orange je trouve que "ça pique les yeux".

Ce phénomène d'hyper colorisation est actuellement surmédiatisé et renforcé par l'abus des filtres instagram et par un goût prononcé pour le "fairy tail place in the World" qui survalorise les couleurs.

Exemple de photographie « surcolorisée » de Riquewihr, publiée en 2018 sur Instagram
Exemple de photographie « surcolorisée » de Riquewihr, publiée en 2018 sur Instagram

Ce qui est certain, c'est que les façades colorées entraînent de nombreuses réactions : certains trouvant cela magnifique, d'autres horrible. Il est aujourd’hui plus que nécessaire d'expliquer ce « fait de société » qu'est l'hyper-colorisation et cela avec des bonnes connaissances historiques. Heureusement, un ouvrage de référence me permet de le faire. Il s’agit de l’ouvrage de Denis Steinmetz paru aux Presses Universitaires de Strasbourg en 2004 : La coloration des façades en Alsace.

Un ouvrage de référence pour qui souhaite mieux connaître l'histoire de la coloration des façades
Un ouvrage de référence pour qui souhaite mieux connaître l'histoire de la coloration des façades

Denis Steinmetz, La coloration des façades en Alsace, Presses Universitaires de Strasbourg, 2004

Considérée comme une pratique traditionnelle remontant au Moyen Âge, la coloration des façades, qui s’'est développée en Alsace depuis les dernières décennies, est en passe de bouleverser l'’aspect des constructions et des paysages bâtis. Si la plupart des communes laissent libre cours à l’'expression du goût de chacun, d'’autres mettent en oeuvre des programmes de coloration faisant appel tantôt à la "vérité historique", tantôt à la "créativité artistique" ou spéculant sur les intérêts du tourisme.

Face aux nombreuses interrogations que suscitent de telles démarches, ce livre propose une approche historique dûment élaborée, en confrontant les diverses pratiques et méthodes de planification, selon des critères raisonnés, débarrassés des préjugés.

Sommaire

Introduction - Chronique d’'un phénomène

Un enjeu culturel

Coloration des ensembles urbains

Problématique de la coloration des façades

Première partie - Histoire de la coloration des façades

Les thèmes de la coloration des façades

Les matériaux : la pierre et le bois

Image et matière de la maison à colombage

L’'architecture de pierre comme modèle

Le thème de la polychromie des façades

Création d'’un mythe

La couleur comme spécificité alsacienne ?

Deuxième partie - Pratiques contemporaines de la coloration des façades en Alsace

La couleur anarchique

Un bâti en mutation

La multiplication des applications chromatiques

La dégradation matérielle du bâti

Le choix individuel comme nouvelle donne

La couleur comme attribut de la pauvreté

La couleur palliative

La beauté du paysage ou le paradis des nantis

La couleur planifiée

Principes de la protection

Le dispositif réglementaire

La protection synthétique

Le modèle historique

Les planifications "artistiques"

Les plans directeurs de la coloration

Du paysage hyperbolique au "ghost town"

Synthèse des méthodes de planification

La protection

L'’embellissement

La couleur négociée

Principes du projet

La définition de l’orientation globale

Le conseil au particulier

Les critères du projet

Les axes d’analyses

Au pied du mur

Conclusion - Le rôle fondamental du temps

Le vieillissement

L’ouvrage de Denis Steinmetz a fait l’objet d’une remarquable notice de lecture par Guy Bronner. Publiée dans la Revue d'Alsace en 2007. Je vous en livre ici quelques extraits :

"Phénomène peu quantifiable, facilement modifié, éminemment dégradable, la coloration des façades en Alsace a fait l’objet d’un essai passionnant ! La publication est signée par Denis Steinmetz, maître de conférences à l’Université Marc Bloch de Strasbourg où il enseigne les Arts Plastiques.

L'auteur sépare logiquement une première partie, qui tente d’évoquer l’histoire de la colorisation des façades, d’une seconde qui présente la mise en œuvre actuelle de la couleur sur les façades de notre région. Le sujet est passionnant, avec l’affrontement du colombage et du minéral, la solution ayant varié selon l’époque et la situation matérielle des habitants. Denis Steinmetz a toujours essayé d’évoquer par des documents iconographiques d’époque ses observations qui, par ailleurs, sont toujours confrontées aux régions voisines, voire de façon plus large, à d’autres régions européennes.

L'évocation de la peinture flamande des XVe et XVIe siècles est pleine d’enseignements, avec un premier plan composé d’habitations paysannes modestes aux poutres apparentes et torchis nu, alors qu’à l’arrière-plan une riche ville ne présente que des façades crépies, le tout d’une seule coloration ocre. A la Renaissance, les colombages apparents étaient peints et surlignés pour les régulariser et la couleur du bâtiment était suggérée par celle des bois, les miroirs restant blancs ou décorés parfois de motifs qui, par leur densité, pouvaient modifier la tonalité de la construction. La pierre est en général peinte en ocre ou en rouge. La période française des XVIIe et XVIIIe siècles préfère cacher le colombage et privilégier, surtout en milieu urbain, une teinte unie de crépi, ocre, grise ou blanche. Elle oppose crépi et appareillage de pierre, lui aussi peint ou laissé nature, comme peuvent en témoigner les tableaux des peintres contemporains. A la campagne, persistent les décors – sur fond blanc – des aplats entre des poutres laissées naturelles.

La colorisation à proprement parler, c’est-à-dire la mise en couleur de l’ensemble des enduits d’une façade autrement qu’en ocre ou en blanc, n’apparaît qu’avec l’industrialisation et la production de la couleur en quantité suffisante et à un prix abordable, au cours et surtout à la fin du XIXe siècle.

En Alsace, ce tournant correspond à l’implantation allemande après 1870. On peut être tenté de voir dans la colorisation une manifestation politique… avec l’aphorisme célèbre que tout Allemand doit aimer le vert… bien qu’il semble que les villages alsaciens soient restés bien blancs jusqu’à aujourd’hui encore (en les aidant un peu…) comme dans le Nord de l’Alsace (Seebach, Hunspach). L’auteur tord aussi le cou à la notion d’ancienneté d’un bleu omniprésent et témoignant d’une religion ou d’un culte de l’hygiène.

La deuxième partie est essentiellement politico-socio-économique avec l’opposition entre le propriétaire de la maison et l’appréciation du monde extérieur. Cette partie est logiquement divisée entre ce qui est fréquent – à savoir une couleur anarchique tant au niveau des enduits que des matériaux des ouvrants – et ce qui l’est peut-être moins, à savoir, un décor planifié respectant l’environnement, l’harmonie et la qualité du monument !

L'appropriation de l’objet par son coloriage est, a priori, sympathique, mais la démarche sauvage aboutit à des choix irrationnels et surtout à une dégradation du bâti d’autant plus regrettable qu’il s’agit d’un immeuble de qualité : dégradation chromatique de l’enduit, mais aussi des ouvertures, avec le sacrifice de matériaux d’origine fragiles et coûteux d’entretien pour des matériaux soi-disant inaltérables (PVC, bardages…) : cette couleur, supposant valoriser tant la maison que son propriétaire, peut altérer un paysage, d’harmonie d’une rue et parfois même celle de tout un site.

En opposition à cette démarche individuelle, la planification de la colorisation peut apparaître comme la solution, en sachant, là encore, que rien n’est jamais définitivement gagné : un retour à un état ayant historiquement existé est utopique.

Denis Steinmetz se penche ensuite sur le kitsch planifié des villes du vignoble dont le bariolage sert davantage à une promotion commerciale qu’à une réelle mise en valeur d’un patrimoine historique. Solution plus consensuelle, celle adoptée par Wissembourg ou à Strasbourg, ville par qui le « scandale » de la couleur avait éclaté et qui, aujourd’hui, sans renier la polychromie, tend vers une heureuse harmonie.

Le passage du blanc ou de l’ocre systématique à l’utilisation de toute la palette des couleurs est devenu ainsi un fait de société inéluctable. L’Alsace n’en a pas le privilège, pas plus d’ailleurs que d’autres régions européennes. Le tout est de contrôler le phénomène, pour respecter l’harmonie de ce qui doit rester l’une des plus belles régions d’Europe !

Retrouvez la notice complète sur https://alsace.revues.org/790

Pour approfondir ce vaste sujet je vous recommande :

  • Le site internet de l'Association pour la Sauvegarde de la Maison Alsacienne. Cette association créée il y a plus de 40 ans et un acteur incontournable de la préservation et de la valorisation du bâti ancien en Alsace. L'ASMA permet de se renseigner sur l’histoire et l’art de la construction des maisons traditionnelles alsaciennes et aussi pour les heureux propriétaires de telles maisons sur les bonnes techniques de restauration à mettre en œuvre.
  • La visite du Musée Alsacien de Strasbourg et de L'Ecomusée d'Alsace, est incontournable pour qui s'intéresse aux maisons alsaciennes de hier et d'aujourd'hui !
  • La lecture assidue des ouvrages du grand historien Michel Pastoureau dont je vous cite un extrait de l'Introduction dec son ouvrage "Vert, Histoire d'une couleur" : " Tenter de construire une histoire des couleurs, même en se limitant à l'Europe, n'est pas un exercice facile. Les difficultés sont nombreuses... les premières sont d'ordre documentaire. Nous voyons les objets, les images, les oeuvres d'art et les monuments que les siècles passés nous ont laissés, non pas dans leurs couleurs d'origine mais tels que le temps les a faits. Or l'écart est parfois immense entre l'état premier et l'état actuel. Que faire ? Faut-il restaurer, retrouver à tout prix les couleurs d'origine ? Ou bien faut-il admettre que le travail du temps est un document d'histoire ?...."

Informations sur l'auteur

Caroline CLAUDE-BRONNER

fondatrice de Chemins Bio en Alsace , guide conférencière diplômée en Histoire, fille de vignerons alsaciens, passionnée par sa région, vous propose ses services de guidage et d'accompagnement dans la bonne humeur et le respect de l'environnement pour tout public, du junior au senior.

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